Ce soir là, pour goûter à la légende, il fallait être à Geoffroy-Guichard. Et il ne fallait pas arriver en retard...


La feuille de match
Mercredi 7 novembre 1979 - Coupe de l'UEFA - Stade Geoffroy-Guichard
16e de finale retour: ASSE 6-0 PSV Eindhoven
Spectateurs: 38.000 - Arbitre : M. Michelotti (Italie)

Buteurs : Larios (2e), Platini (4e, 58e), Santini (5e), Roussey (89e), Rep (90e)

ASSE: Curkovic - Janvion, Santini, Lopez, Farison - Platini (Roussey 74e), Oleksiak, Elie - Rep, Larios, Zimako. Entraîneur: Robert Herbin
PSV Eindhoven: Van Beveren - Wildschut, Stevens (Coster 24e puis Postuma 61e), Van Kraay, Brandts-Poorvliet, Lubse, W. Van de Kerkhov - Valke, R. Van de Kerkhov, Van der Kuylen. Entraîneur: Kees Rijvers



Les faits du match
Porté par ses béquilles, Dominique Rocheteau, le grand absent du match retour, se hisse au deuxième étage du stade Geoffroy Guichard. Comme l'ASSE, il s'est incliné 2-0 au match aller au Philipsstadion et il sait que l'affaire va être très compliquée. C'est de la tribune de presse qu'il va suivre ce qui va être le plus grand KO de la grande histoire de la Coupe d'Europe.

Il y a très exactement 2mn30 que le coup d'envoi a été donné quand Larios, lancé par Elie, trompe pour le première fois Van Beveren, le gardien de but du PSV.



Larios: et 1-0 !


2'57": réengagement du centre du terrain pour le PSV. Longue balle en avant pour René Van de Kerkhov. Intervention énergique de Lopez qui passe à Curkovic. Celui-ci envoie de la main le ballon à Farison, qui passe à Santini. Santini cafouille et perd le ballon au profit de Valke. Trois attaquants néerlandais accourent en soutien. Valke transmet à René Van de Kerkhov. Mais Farison fait le ménage en dégageant le ballon loin, très loin, dans l'autre moitié du terrain. C'est Willy Van de Kerkhov qui le récupère et le transmet à Valke, posté tout près de la ligne médiane. Valke contrôle, repousse d'abord une première charge de Platini, se retourne puis tente un dribble pour éviter Rep. Pris en sandwich, Valke échoue dans sa tentative et perd le ballon.
Celui-ci est maintenant dans les pieds de Rep, qui pique un sprint sur 30 mètres. Tout en redressant sa course vers le centre, Rep évite un défenseur du PSV puis un deuxième en réussissant un petit pont avant de passer à Larios. On croit que Larios, seul face à Van Beveren, va tenter sa chance, mais non, il préfère bloquer le ballon et le repasser à Rep, sur la gauche. Rep frappe instantanément, mais son tir est contré par un troisième défenseur du PSV et le ballon arrive cette fois, sur le pied droit de Michel Platini (photo). Sa reprise, sèche et précise, foudroie Van Beveren pour la seconde fois. Le chronomètre indique 3'42". Van Beveren, tel un boxeur KO, reste très précisément dix secondes assis, à se demander ce qui lui arrive. Le PSV vient de perdre sa belle avance en moins de 4 minutes.



Platini: et 2-0 !


4'14": nouvel engagement pour le PSV. Van der Kuylen ramène le ballon dans son camp. Les joueurs néerlandais se passent et se repassent le ballon. Six échanges au total, avant que Lopez n'intercepte dans les pieds de Lubse. Le ballon est pour Larios qui donne en retrait à Lopez, qui la lui rend. Le jeu se déroule dans un périmètre très réduit. De l'autre côté du terrain, Jacques Santini s'avance et fait un signe de la main. Larios l'a vu, et d'une passe transversale lui envoie le ballon. Démarqué, Santini court sur 25 mètres environ avant de transmettre à Farison, qui dévale à toute allure sur l'aile gauche. Farison centre. Trois défenseurs du PSV se précipitent pour dégager mais Platini, rageur, parvient à se faufiler au milieu d'eux. Il fait obstacle et le ballon, au lieu d'être frappé, n'est que détourné au profit de Santini qui, dans la foulée de ses 25m de course, frappe du pied gauche. Le ballon rebondit sur la ligne des 6 mètres avant de pénétrer pour la troisième fois dans les buts de Van Beveren.
Il y a très exactement 4'52" que l'on joue. Les trois buts de Sainté ont été inscrits en 2'22", et plus précisément en 1'23" en décomptant les arrêts de jeu...

Dominique Rocheteau est hilare et il a de bonnes raisons pour cela: "Maintenant, les Verts ne pourront plus être rejoints". L'ASSE, en effet, a un but d'avance sur l'ensemble des deux matches. Le club a surtout toutes ses réserves intactes: réserves d'énergie et réserves morales. La manière des premiers instants est un tonique à effet prolongé. Un dopant.
On redoute pourtant un relâchement possible. On craint le but en contre, le but qui annulerait tout. On s'inquiète des actes d'anti-jeu des Hollandais. Johnny Rep et les frères Van de Kerkhov ont des comptes à régler.



Johnny Rep fait vivre un enfer à Stevens et aux autres défenseurs du PSV


Mais Saint-Etienne garde la maîtrise du jeu. Il ne cède pas à la tentation d'un football euphorique. Il s'ensuit un long blanc de quarante minutes. Vient alors un coup-franc de Platini, LE coup-franc de Platini. Un coup-franc idéal pour lui, situé à 25 mètres, légèrement en biais des buts de Van Beveren. Exercice réussi. Platini marque comme à l'entraînement. Geoffroy-Guichard chavire. La foule scande le nom de son meneur.

Mais Platini finit par sortir. Il relève tout juste de blessure. Il est tétanisé par les crampes. Robert Herbin le remplace par Laurent Roussey. Le public bat des mains. La rentrée de Roussey, qui revient d'un chemin de croix hospitalier (15 mois) ajoute une note sentimentale à l'affaire. Et Roussey marque son retour par un but. Sur le banc, Platini est fou de joie pour son coéquipier, comme un passage de témoin.


Roussey: et de cinq !


Il reste une minute à jouer. C'est Johnny Rep, comme un symbole ultime, qui tire la dernière cartouche. Il transforme son penalty comme un coup de grâce. Le PSV, écrasé, châtié, humilié, éliminé pour la 3e fois de la Coupe d'Europe par ces maudits sStéphanois, est renvoyé chez lui avec des petits éléphants verts plein la tête.

Et tandis que Dominique Rocheteau maudit ses béquilles, le président Roger Rocher au comble du ravissement s'écrie: "C'est la plus belle de toutes nos victoires"



Le Saviez-vous ?
- Il s'agit du 51e match européen de l'ASSE et la 3e fois que le PSV Eindhoven se fait éliminer par le club forézien après la demi-finale de C1 1975-76 (1-0, 0-0) et le 8e de finale de C1 1976-77 (1-0, 0-0). L'entraîneur hollandais Kees Rijvers, fameux ancien Vert, était déjà sur le banc du PSV lors de ces deux confrontations.

- Au tour précédent, les Verts s'étaient débarrassés du Widzew Lodz (1-2, 3-0). Au tour suivant, ils affronteront les Grecs de l'Aris Salonique. Leur parcours ne s'achèvera qu'en quarts de finale face au Borussia Mönchengladbach, futur finaliste. En championnat, les Stéphanois termineront la saison 3e, à trois petits points des champions nantais, sans aucun titre en poche.

- La Coupe de l'UEFA sera remportée par l'Eintracht Francfort face à Gladbach, tombeur des Verts en quarts (1-4, 0-2). Chose insolite: les quatre demi-finalistes seront tous allemands, le VfB Stuttgart et le Bayern Munich complétant le dernier carré.

- On pourrait croire que ce carton est la plus large victoire des Verts en Coupe d'Europe. Et bien même pas: lors de la saison suivante, les Verts infligeront un cuisant 7-0 au club finlandais Kuopio Palloseura... à l'aller comme au retour !

- Si Johnny Rep est si avide de revanche ce soir-là, c'est parce qu'il a été conspué au Philipsstadion 15 jours plus tôt, en raison de son passé de joueur de l'Ajax Amsterdam. Il faisait également partie du grand Bastia, battu en finale de cette même compétition l'année précédente par... le PSV Eindhoven. Au tour précédent contre Lodz, il avait inscrit un hattrick qui inspirera plus tard la fameuse chanson "Johnny Rep" de Mickey 3D.

- Le jeune Laurent Roussey, né en 1961, n'est plus un débutant chez les Verts malgré ses 18 ans: il a débuté en D1 en février 1978 à l'âge de 15 ans et marqué son premier but un mois plus tard ! Si l'on excepte l'étrange Coupe Intertoto, sans enjeu à l'époque, Laurent Roussey inscrit néanmoins son premier but en Coupe d'Europe lors de ce match. Il n'en inscrira que deux autres avec les Verts.

- C'est le tout premier match pro de Thierry Oleksiak. Formé au club, le milieu de terrain de 18 ans portera le maillot vert pendant 7 ans avant de quitter l'ASSE en 1986 et de jouer à Nice, Metz, Lille et Angers. Devenu entraîneur à Aurillac, bourreau des Verts un triste soir de 2002 en Coupe de France, il reviendra entraîner l'équipe réserve de l'ASSE en 2013.



Onze héros pour un match de légende

 

Sources:
- Coupes d'Europe story - Les Verts 1957-1981 - Patrick Mahé, Dominique Grimault
- Le football en Vert - Bernard Pivot
- Blog Up and Down