6 novembre 1974 : ASSE 5-1 Hajduk Split (ap) - 8e de finale retour de C1

Un Ange passe sur France Culture (5)

Du 9 au 13 juin, entre 20h00 et 20h30, la radio France Culture diffusera dans "A voix nue" un long entretien de Dominique Rocheteau. L'Ange Vert revient longuement sur ses vertes années, comme l'atteste ce cinquième extrait.

"J’ai vécu des grands moments en Coupe d’Europe avec Saint-Etienne, notamment en 1976. En quart de finale, nous rencontrons la meilleure équipe du moment en Europe, Kiev, avec Oleg Blokhine qui est Ballon d’Or. C’est l’URSS. Nous ne sommes pas du tout favoris. Nous allons d’abord jouer chez eux mais ne nous pouvons pas jouer à Kiev car il fait trop froid. Nous jouons en Crimée sur les bords de la mer noire, à Simferopol. Dans le stade, nous ne voyons que des militaires. Nous prenons le bouillon, nous perdons 2-0, mais nous aurions pu perdre 4-0 sur un terrain à moitié enneigé. Nous sommes submergés, ils sont beaucoup plus forts que nous. Nous étions, nous les joueurs, les seuls à espérer la qualification car des exploits avaient déjà eu lieu.  L’année précédente, contre Split, nous avions perdu 4-1 au match aller et gagné 5-1 au retour. Nous savions que nous étions capables de renverser la situation grâce à cet esprit de groupe, cette cohésion. Nous savions aussi qu’il était difficile pour l’équipe adverse de jouer dans le Chaudron. Le public est derrière nous et il nous a transportés. Si nous avons eu des résultats, c’est aussi grâce aux supporters.

Au match retour, j’ai le souvenir que Blokhine manque une énorme occasion. Christian Lopez sauve le but et aussitôt après nous marquons. Si Blokhine avait marqué, c’était fini. Nous jouons les prolongations et à la 117ème minute je ne peux plus courir, je peux à peine marcher, j’ai mal partout. Je demande à Robert Herbin de sortir parce que je n’en peux plus. Il fait comme s’il ne me voyait pas. Arrive ce qui doit arriver : je réussis tant que bien que mal à marquer le troisième but et nous rentrons dans la légende. Là, on oublie les douleurs, on oublie tout. Un état second qui ne dure pas assez longtemps. A l’époque une partie du public envahit la pelouse, c’est la joie totale, des photographes sont là, ce qui ne pourrait plus se faire maintenant. Nous avons arraché cette victoire grâce à notre état d’esprit, notre solidarité, notre envie d’aller chercher la victoire, de nous dépasser. C’est ce qui a fait la légende du club et la sympathie qui a entouré l’équipe. Partout où nous allions, nous avions des supporters. A l’époque il s’agissait de LA soirée européenne, il n’y avait que Saint-Etienne.

En demi-finale contre Eindhoven, on gagne 1-0 chez nous au match aller et on fait 0-0 au match retour avec un grand match de Curkovic. Je me blesse à la fin de cette demi-finale, un mauvais souvenir. Je n’aime pas trop revenir là-dessus. Quand nous revenons à Saint-Etienne, l’aéroport est envahi pas des nuées de supporters, les gens avancent  vers l’avion qui n’est même pas encore arrêté, et, malheureusement, un accident a lieu. L’avion a tué une personne. C’était le mauvais côté de cette excitation, de ce plaisir. Etant blessé, je ne devais pas pouvoir jouer la finale un mois après. Je pars chez moi pour me revitaliser, oublier tout ça, décompresser, ce qu’on ne pourrait plus faire aujourd’hui. Maintenant, si c’était le cas, je me ferais soigner tous les jours pour pouvoir jouer la finale. Je suis donc rentré chez moi pendant quinze jours, en accord avec le staff.

Je reviens huit jours avant la finale, je suis toujours blessé, j’ai toujours mal et je suis remplaçant lors de la finale. Deux jours plus tôt, nous prenons la décision avec Robert Herbin que je ne jouerai pas mais que je serai quand même sur le banc de touche et qu’il me fera rentrer au besoin. Ayant participé à tous les matches de la saison, j’éprouve un sentiment de frustration. J’ai vécu ce match en regardant mes coéquipiers, en espérant rentrer sur le terrain à un moment ou à un autre. Je me suis échauffé pendant toute une mi-temps. Nous avons perdu ce match alors que nous aurions dû gagner. Je suis rentré sept minutes avant la fin. Notre adversaire était une grande équipe composée presqu’uniquement de champions du monde comme Beckenbauer et Müller.

Nous sommes la seule équipe dans le monde à avoir perdu une finale et à descendre les Champs-Elysées. Le lendemain, nous sommes reçus par le président Valéry Giscard d’Estaing. Je ressentais une gêne car nous avions quand même perdu. Mais dans l’esprit des Français, des supporters, ils voulaient nous fêter, fêter la saison. Dans le cœur des Français nous étions les vainqueurs. Ce n’est pas du parisianisme, mais c’est tout de même un peu superficiel d’être reçu par Giscard. J’ai plutôt aimé retrouver nos supporters, notre public dans la soirée à Geoffroy-Guichard. Là, nous avons vécu une vraie communion. Tout ça, nous le devions aussi à Pierre Garonnaire, Robert Herbin et Roger Rocher. Ces trois hommes ont fait le club. Roger Rocher était un président emblématique, très paternaliste."