Adios Jorge !
L'ASSE a perdu cette semaine l'un de ses plus célèbres admirateurs : Jorge Semprun s'est éteint mardi à Paris à l'âge de 87 ans. Grand ami de Bernard Pivot, l'écrivain espagnol avait évoqué sa tendresse pour les Verts dans un entretien paru dans le magazine Lire en juin 1982.
"C'est à San-Sebastian, sur le sable fin et doré de la Concha, l'une des plus belles plages du monde, que j'ai appris à jouer au ballon. Et sans doute certains des gamins qui condescendaient à jouer avec nous - estivants admis à l'essai pour compléter les équipes des tournois organisés à marée basse - et qui nous épataient par leurs dribbles, leur sens du placement, leurs exploits personnels - certains de ces gamins basques sont sans doute devenus professionnels. Il m'est donc relativement aisé d'imaginer ce dimanche de gloire à San Sebastian. Il me suffit, en somme, de replonger dans mes souvenirs d'enfance. Comme quoi, dans la recherche du temps perdu, la balle ronde vaut toutes les madeleines du monde (...)
Mais voilà, il n'y a pas sur terre de bonheur parfait. Au moment où je pourrais me laisser aller aux délices de la commémoration, à cause de la victoire de la Real, lourde de conséquences sportives et politiques bienfaisantes, au moment de ces jeux de mémoire et de miroir où l'enfance retrouvée semble me déraciner de l'exil, en cette soirée du 25 avril 1982, une incertitude quelque peu morose, presque atrabilaire, pèse encore sur le destin de l'AS Saint-Etienne, aussi bien en championnat qu'en Coupe de France.
Or il se trouve que je porte au club stéphanois - pour des raisons sans doute très différentes, qui ne tiennent pas à l'affectivité, à la plaisante chaleur placentaire d'une mère patrie ou père matrie retrouvée, mais qui relève plutôt de l'épistémologie : rien n'est plus clair, dans la furie rationnelle, que le jeu de Saint-Etienne quand cette équipe joue vraiment au football, ce qui lui arrive quand même assez souvent pour qu'on ne puisse oublier que c'est possible - que je porte donc à l'ASSE la même tendresse inquiète et jalouse qu'à la Real de San Sebastian.
Tel est mon destin en effet. Non pas seulement d'être bipède - ce qui est banal, somme toute, mais bien utile pour jouer au ballon - mais également bilingue et bipatride (ce qui veut dire parfois que j'ai deux patries, parfois que je suis doublement apatride). Quoi qu'il en soit, lorsque l'équipe de France joue contre celle d'Espagne, je suis pour la première. Mais si l'équipe de Saint-Etienne venait à jouer contre celle de la Real, je ne sais plus, vraiment plus, ce que je souhaiterais. Je préfère ne pas y penser."