19 novembre 1995 : ASSE 0-5 Auxerre  
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Né à Lyon, supporter des Verts

Bernard Pivot, qui décernera lundi le prix Goncourt, nous explique pourquoi le derby de la veille sera très particulier pour lui.

Si vous avez une ascendance stéphanoise et une descendance lyonnaise, ou inversement, occupez-vous de pharmacie, d’architecture ou de papeterie, mais surtout pas de football. La rivalité entre l’Association sportive de Saint-Etienne et l’Olympique lyonnais est exécrable. Deux derbys par an tendent les nerfs des supporteurs et déchaînent les cris d’admiration des uns et de détestation des autres. Chaque match entre les deux clubs est une revanche sur le précédent et, par une victoire éclatante, une tentative de liquidation de ce que le palmarès compte de passif pour chacun.

 

Dans les familles stéphano-lyonnaises, il est des dimanches où les deux accents se chevauchent dans des joutes de prétoire ou des querelles de boutiquier.

 

Ce doit être bien pire quand le chef de famille est le leader de la rubrique football à L’Equipe. L’ascendance de Vincent Duluc est stéphanoise et sa descendance lyonnaise. Gamin, il a suivi avec passion ce que l’on a appelé « l’épopée des Verts » - terminée par une finale de Coupe d’Europe des clubs champions, perdue à Glasgow contre le Bayern de Munich – et, depuis trente ans, c’est lui qui raconte les hauts – sept années de suite champion de France – et les bas de l’Olympique lyonnais…

 

« La rivalité entre Saint-Etienne et Lyon, qu’il s’agisse de football ou d’autres domaines de la vraie vie, dessine quelque chose d’une frontière qui ne serait franchie que par les traîtres. Ceux qui ont une double vie changent de peau entre Givors et Rive-de-Gier, sur la route enchâssée au pied des monts du Lyonnais », Vincent Duluc, Un printemps 76.

 

Né à Lyon, supporteur des Verts, j’ai tout l’air du traître de service, alors que la fidélité ne me fait pas changer de veste ni de trottoir quand je franchis la frontière qui sépare et oppose le Rhône et la Loire. L’explication est évidemment familiale. Ma mère, lyonnaise, se fichait bien du sport. Ce n’est pas elle qui m’emmenait à Gerland et au stade des Iris à des matches de football et de rugby à XIII, mais mon père, né à Saint-Symphorien-de-Lay, dans la Loire, donc entiché de football stéphanois.

 

Quand, trop rarement à son goût et au mien, je recueillais au collège et au lycée des notes flatteuses, nous partions, le dimanche après-midi, au stade Geoffroy-Guichard dans la camionnette de l’épicerie. Les noms de Cuissard, Alpsteg, Abbes, puis N’Jo Léa, Mekloufi me sont vite devenus plus familiers que ceux de Pascal, Diderot ou Pasteur. J’ai grandi avec cette certitude qu’un match de l’ASSE est une exception et une récompense.

 

A Lyon, le menu était beaucoup moins alléchant. Le LOU (Lyon olympique universitaire), ancêtre de l’OL, jouait en deuxième division. Nous allions voir des LOU-Alès, des LOU-Le Mans… Pas folichon. Et pourtant, nous aussi, nous encouragions bruyamment les gones et nous nous réjouissions de leurs victoires. S’ils perdaient, notre chagrin était cependant moins vif que pour une défaite de Saint-Etienne à l’étage au-dessus. La hiérarchie des chagrins et des joies épousait la hiérarchie des clubs.

 

Il me semblait que Lyon, ville bourgeoise, ne pourrait jamais avoir une équipe de football aussi populaire, aussi talentueuse que celle de Saint-Etienne, ville ouvrière. Dans le Chaudron de Geoffroy-Guichard, stade à l’anglaise entouré de cheminées qui crachaient la fumée d’une briqueterie, le public, à défaut du ballon, poussait les joueurs par ses chants, ses cris, ses applaudissements, sa ferveur. Au stade des Iris, puis à Gerland, stade bientôt inscrit aux Monuments historiques, même quand les Lyonnais jouaient en première division, l’adhésion du public à son équipe était moins bruyante et chaleureuse. Cependant, la conquête de trois Coupes de France m’impressionna et me réjouit. L’OL flambait avec des joueurs exceptionnels : Di Nallo, Rambert, Combin puis Serge Chiesa et Bernard Lacombe. Mais, feu de paille, le club retomba dans la division inférieure.

 

Pendant ce temps, l’ASSE devenait le club français le plus aimé de France et le plus connu d’Europe, remportant championnats et coupes, et parvenant en 1976 en finale de la Coupe d’Europe. Le monde du foot était devenu vert. De Dunkerque à Nice, de Strasbourg à Biarritz, des jeunes gens chantaient : « Qui c’est les plus forts, évidemment c’est les Verts ! » A Saint-Chamond également. Saint-Chamond, petite ville proche de Saint-Etienne, a connu son heure de gloire grâce à Antoine Pinay, père du nouveau franc. Il en a été le maire et le vieux sage. Les hommes politiques venaient en pèlerinage le consulter. Il est mort à près de cent trois ans. Je ne l’ai jamais vu à Geoffroy-Guichard. Mais moi, on m’y voyait souvent, notamment les mercredis de matchs européens, étant à chaque fois invité par mon camarade de collège Gérard Faye, vétérinaire à Saint-Chamond. Nous nous retrouvions à quatre ou cinq couples, les épouses, surtout la mienne, n’étaient pas moins expertes et passionnées que les hommes.

 

La télévision ouvrant bien des portes, celle des vestiaires des joueurs stéphanois s’ouvrit pour moi dès la fin des matchs. J’y retrouvais Roger Rocher le président du club, Robert Herbin l’entraîneur, Pierre Garonnaire le recruteur. Dans l’euphorie des victoires acquises contre tous les pronostics, sur le fil, le roi n’était pas mon cousin. Dans une société où les superstitions sont cultivées avec vigilance, je passais pour porter bonheur à l’équipe.

 

Par faveur je fis quelques déplacements en Europe dans l’avion des joueurs, notamment à Hambourg où, quasiment seul, j’avais pronostiqué la victoire de Saint-Etienne, sans cependant donner le score incroyable et irréfutable de 5 buts à 0. Du temps d’Apostrophes, la seule distraction que je m’autorisais, cinq ou six fois par an, était un déplacement à Saint-Etienne ou dans une ville où l’équipe jouait gros, c’est-à-dire devait jouer plus finement que son adversaire. J’emportais quelques-uns des livres dont j’avais invités les auteurs le vendredi suivant. Train, avion, auto, avant et après le match, je lisais.

 

J’étais évidemment à Glasgow, le 12 mai 1976. J’ai assisté à la défaite imméritée des Verts contre le Bayern de Munich. Il n’y avait pas faute de Piazza, il n’y avait coup franc, et Roth a tiré avant le signal de l’arbitre. But quand même accordé. J’enrage encore. Vincent Duluc n’a pas vu le but. Dans sa région, l’image de la télévision a sauté à ce moment-là. Quand elle est revenue, le mal était fait. Le destin avait choisi son camp. Je savais que les Stéphanois, en dépit de l’entrée trop tardive de Rocheteau, blessé mais agile et inarrêtable, n’égaliseraient pas. On ne peut rien contre le fatum. Il était bavarois. Déjà que les Allemands avaient retenu prisonnier mon père pendant cinq ans… Ça faisait beaucoup !

 

Il y avait encombrement d’avions sur l’aéroport de Glasgow. Celui des supporters français dans lequel j’avais pris place n’a décollé qu’à quatre heures du matin. On m’enviait de pouvoir tromper ma déception et mon chagrin en lisant, impassible, au milieu des lamentations de ceux qui refaisaient le match. Je lisais Le Mauvais Temps, de Paul Guimard. C’était de circonstances.

 

Après le scandale de la caisse noire, l’ASSE a chuté, non dans les cœurs mais dans les classements. Les décennies glorieuses étaient terminées. C’est alors que l’Olympique lyonnais se donna pour président Jean-Michel Aulas. J’avais cru naïvement que les grandes équipes ne pouvaient naître, s’imposer et durer que dans des villes populaires (Marseille, Lens, Saint-Etienne, Liverpool, Manchester, etc.) où le football est l’autre religion du dimanche. Or ce sont des hommes qui bâtissent les clubs de légende. Roger Rocher avait été de ceux-là. C’était au tour de Jean-Michel Aulas. Il avait l’ambition, l’intelligence, la patience et l’argent. Le public fut vite à l’unisson. Idiot que j’étais, il y a aussi beaucoup d’ouvriers à Lyon et dans ses banlieues, et, quand les victoires s’enchaînent, il y a autant de ferveur chez les bourgeois que dans les autres classes sociales.

 

Performance sans précédent, l’OL remporta sept fois de suite le titre de champion de France dans la première décennie du nouveau siècle. Sans parvenir en finale, l’équipe se comporta fort bien en Coupe d’Europe. Comment ne pas être ébloui par une telle réussite ? J’en étais ravi, contrairement aux supporters stéphanois, agacés, amers, furieux. Je ne pouvais pas partager leur dépit. La jalousie des Lyonnais avait duré un demi-siècle ! Avec un peu d’égoïsme, je jugeais normal et équitable, presque moral, que la ville de ma mère succède à la ville de mon père dans les lauriers du football. Mon cœur est large.

 

La gloire de Lyon n’a pas entamé ma fidélité à Saint-Etienne. Je souhaite chaque semaine la victoire des deux clubs. Mais quand le derby les oppose ? La nostalgie et la reconnaissance l’emporteront toujours sur l’admiration nouvelle, si forte soit-elle. Je ne peux trahir ni mon père, ni ma jeunesse. Je ne suis cependant pas un vrai supporteur stéphanois. Celui-ci accepte toutes les défaites, sauf contre Lyon. Alors que pour moi, si les Verts doivent laisser échapper une victoire, je préfère que ce soit contre Lyon plutôt que contre une autre équipe.

 

Voilà une position qui va m’aliéner la sympathie des ultras de deux camps. Ce n’est pas grave, considérant que, lors de ma naissance, j’aurais pu être, déjà, une victime de leur farouche opposition. C’est l’un des prédécesseurs de Jean-Michel Aulas à la présidence de l’Olympique lyonnais, le docteur Edouard Rochet, alors jeune obstétricien, qui m’a mis au monde. S’il avait su que je deviendrais un supporteur des Verts, peut-être aurait-il laissé traîner le cordon ombilical autour de mon cou ?

 

Extrait de "La Mémoire n'en fait qu'à sa tête" (Ed. Albin Michel)

par Bernard Pivot, le 02/11/2017


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