Paris n'est plus une fête
29/05/2026

L'essayiste Adrien Motel démarre sa chronique parue aujourd'hui dans Le Monde par une référence à l'ultime épisode de l'épopée des Verts. Extraits.
Le 13 mai 1976, la sécheresse s’abat sur la France lorsque les Verts descendent les Champs-Elysées après leur défaite en finale de Coupe d’Europe contre le Bayern Munich. L’ambiance est bon enfant : on jette des fleurs aux « perdants magnifiques », crucifiés sur les poteaux carrés de Glasgow. Organisée par France Inter, la parade mêle la foule aux joueurs de Saint-Etienne. Peu de policiers encadrent Dominique Rocheteau, Jean-Michel Larqué et Jacques Santini. Joueurs et supporteus semblent ne faire qu’un. Sans barrières, mais avec l’idée simple qu’un peuple peut se forger dans la joie commune.
Ces images disent quelque chose de la France. Elles rappellent que l’espace public est un lieu à habiter collectivement. Or, depuis plusieurs années, cet idéal tend à s’effacer. Notre rapport aux célébrations populaires change. Elles sont trop souvent perçues comme un problème, non plus comme une promesse. Face à la possibilité du désordre, la puissance publique doute de sa capacité à organiser la joie autrement qu’en la limitant.
Lundi 25 mai, la Préfecture de police de Paris a annoncé qu’aucune parade ne se tiendrait sur les Champs-Elysées en cas de victoire du Paris Saint-Germain contre Arsenal en finale de la Ligue des champions, samedi 30 mai, à Budapest. Les souvenirs des débordements de 2025 et le faible dispositif en présence ont eu raison de la plus belle avenue du monde.
La grande fête urbaine organisée, samedi 23 mai, dans les rues de Lens, au lendemain de la victoire des Sang et Or en Coupe de France contre Nice, démontre combien ces moments de fête urbaine et populaire sont importants pour la cohésion d’une société et pour la construction d’un imaginaire partagé. Dès lors, comment accepter qu’une capitale capable d’organiser les Jeux olympiques ne puisse plus tenir une parade digne de ce nom sur les Champs-Elysées pour la Ligue des champions ?
Le sport est devenu l’un des derniers langages émotionnels véritablement partagés, au-delà des classes sociales et des origines géographiques. Poser la question de la célébration, ce n’est donc pas traiter un sujet secondaire, c’est interroger une certaine idée de la cité. Une nation qui ne sait plus se réjouir ensemble risque de douter de ce qui la rassemble.
Ernest Hemingway écrivait que « Paris est une fête ». Il parlait d’une ville où vivre n’est possible qu’intensément, dans le débat, dans l’amour, dans la création et dans la ferveur. Paris ne peut devenir une ville où l’on sait seulement commémorer, défiler sous surveillance ou consommer derrière des barrières. Paris doit rester une ville qui sait célébrer de grands événements."
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