7 novembre 1979 : ASSE 6-0 PSV Eindhoven - 16e de finale retour de la Coupe UEFA

Rudi, c'est dit ! (5)

Dans son autobiographie "Tous les chemins mènent à Rome" parue ce mois-ci aux éditions Hugo Sport, Rudi Garcia revient longuement sur ses vertes années. Cinquième extrait : "Toshack, comme un voleur !"

"Une fois Robert parti, Gérard prit l'équipe en main pour le match suivant, contre Rennes, à domicile. Un ratage complet, sanctionné par une nouvelle défaite (0-2) devant un public désabusé. Pour la première fois, les Verts étaient relégables. Il fallait se rendre à l'évidence : le métier d'entraîneur ne lui convenait pas. Loin de s'éteindre, le feu commençait à s'étendre. On cita alors les noms de Patrick Rémy, de Joël Muller, d'Osvaldo Piazza et même de Luis Fernandez mais, à la surprise générale, on vit surgir John Toshack ! Il avait été l'avant-centre de Liverpool qui avait éliminé les Verts, en 1977, en Coupe d'Europe. Il était devenu un entraîneur globe-trotter, son baluchon sur le dos : Sporting Portugal, Real Sociedad, Real Madrid, où il remporta la Liga à la tête de la fameuse "Quinta del Buitre", avec ce record de 107 buts marqués en une saison. La Corogne et Besiktas figuraient à son tableau de chasse. Je compris que le club avait besoin d'un nom : il fallait orchestrer un gros coup médiatique pour calmer les esprits et relancer la machine.

Je saisis rapidement ce que l'on attendait de moi : que je marche dans son sillage, pas à pas, à la fois comme adjoint mais aussi comme interprète. A part "Bonjouuuuur", Toshack ne prononçait aucun mot de français. Mon anglais et mon espagnol devaient lui servir de lien avec les joueurs. Ce n'était pas plus compliqué que ça. Curieux mode de fonctionnement que le sien. Alors que Robert accordait beaucoup d'importance à la relation humaine, si essentielle dans notre univers, Toshack n'y prêtait guère attention. Le matin, en arrivant, il lançait un "hello" à la cantonade, sans jamais saluer personnellement les joueurs présents dans le vestiaire. Il mettait de la distance entre eux et lui. Il ne se montrait pas désagréable mais je pressentais, à son attitude, qu'il ne ferait pas de vieux os parmi nous. Il arrivait au stade dix minutes avant l'entraînement, me prenait dans un coin pour me donner les consignes de base, et hardi petit "Rouuudi" ! Pour lui, je n'étais qu'un porteur de plots, doublé d'un traducteur. En fait, je n'étais rien. Je ne comptais pas.

John Toshack ne fonctionnait qu'avec un seul et unique système de jeu : trois joueurs derrière, deux autres dans les couloirs, trois milieux, une pointe et un soutien. Le travail tactique se résumait à travailler l'aspect défensif de son 5-3-1-1. Il n'avait que ce schéma en tête et aucune solution de rechange à proposer, encore moins à mettre en œuvre. A la trêve hivernale, après le derby perdu à Lyon, Saint-Etienne ne retrouvait scotché à la 13ème place, à 12 points du premier. Il n'y avait eu ni effondrement ni sursaut depuis sa prise de fonctions, comme souvent lorsqu'un entraîneur parachuté en cours de saison vient poser ses valises dans un club. Et puis l'impensable arriva. Alors que nous l'attendions dans le bus qui devait nous conduire à La Grande-Motte pour le stage de reprise, Soler nous pria de partir sans tarder. "Il ne sera plus votre entraîneur" nous informa-t-il la voix cassée, avant d'intimer l'ordre au chauffeur de démarrer. Certes, Toshack logeait dans un hôtel, refusant de s'installer dans une maison; certes, il ne participa pas à l'arbre de Noël des salariés du club; certes, je ne le voyais pas très impliqué dans son activité; certes, il paraissait détaché de la vie du groupe, mais de là à ce qu'il nous quitte du jour au lendemain sans même nous adresser le moindre mot d'adieu…

Il fila comme un voleur rejoindre la Real Sociedad, qui lui faisait des appels du pied et les yeux doux. Ce fameux mardi 2 janvier 2001, j'en appris beaucoup sur les mœurs du football professionnel. Un  milieu où tout est possible, où tout peut se défaire à une vitesse effrayante, où tout est remis en cause pour un mot malheureux, une décision hâtive ou un différend entre des hommes. En quelques jours, tout le travail élaboré avec patience pendant plusieurs années tombe à terre. Le football me fait parfois penser à un château de cartes. Si beau et si fragile. En août 2000, le vert portait tous les espoirs. En janvier 2001, l'ASSE entrait dans la nuit noire. Le déclenchement de l'affaire des faux passeports, dans le courant du mois de décembre, incita sûrement Toshack à organiser sa fuite. Car à la crise sportive s'ajoutait une débâcle morale. En cours de saison, Alex avait changé de nationalité : Brésilien en août, il se transforma en Portugais quatre mois plus tard. Pareil pour Levytsky : d'Ukrainien, il muta en Grec, par le même tour de passe-passe que s'autorisaient la plupart des clubs français. Mais Saint-Etienne, dénoncé par des rivaux peu scrupuleux, se fit rattraper par la patrouille. Et les sanctions commencèrent à poindre, jusqu'à aboutir à la suspension des deux joueurs incriminés, de Soler, jugé responsable et coupable, et au retrait de 7 points au classement. Touché en plein cœur, le club menaçait de couler."