7 novembre 1979 : ASSE 6-0 PSV Eindhoven - 16e de finale retour de la Coupe UEFA

Rudi, c'est dit ! (6)

Dans son autobiographie "Tous les chemins mènent à Rome" parue ce mois-ci aux éditions Hugo Sport, Rudi Garcia revient longuement sur ses vertes années. Sixième et dernier extrait : "Une cohabitation impossible."

"Dans une ambiance devenue irrespirable, il fallut garder la tête froide et les idées claires. Pas évident. A La Grande Motte, Soler me sollicita pour prendre l'équipe, ce que j'étais prêt à accepter, puis il se ravisa. Bompard avait été sensible à la pression de Jean-Guy Wallemme qui souhaitait devenir entraîneur-joueur. Capitaine de l'équipe, il prétendait être soutenu par la plupart de ses partenaires et l'argument fit mouche auprès du président. Et au lieu d'opérer un choix, le duo Bompard-Soler préféra ne pas choisir : il nous proposa co-entraîneurs dans une formule inédite et "autogestionnaire", Soler assurant un rôle hybride de coordination. Celle-ci n'avait pas ma faveur. J'étais convaincu qu'elle ne fonctionnerait pas et nous mènerait dans une impasse. Mais je ne pouvais pas la refuser, dans l'intérêt supérieur d'un club en danger que je voulais continuer à servir.

Pour achever de me convaincre, Gérard apporta des modifications à mon contrat et m'assura qu'un salaire mensuel de 100 000 francs de l'époque, soit 15 000 euros, me serait versé à compter de janvier. Je n'avais jamais gagné une telle somme de ma vie, et je mesurais le changement puisque, deux ans auparavant, j'émergeais au SMIC avec mes piges à Canal +, et ma collaboration sur le banc de Corbeil ! J'essayais bien de "gratter" un peu plus d'argent dans une revendication improvisée mais il me repoussa avec cette phrase qui mit fin à toute vélléité de ma part : "Rudi, 100 000 francs, dis-toi bien que tu ne toucherais plus jamais moins de ta vie."  Une preuve de l'estime qu'il me portait. Je l'aimais bien, Gérard, mais il était peut-être trop gentil et trop influençable pour durer dans la fonction. Car à force de flirter avec la ligne blanche, on sort parfois de la route.

Jean-Guy n'avait aucune notion de préparation et de direction d'un entraînement. Il l'admettait. Il affichait de plus des options plutôt défensives, à l'opposé des miennes.  La cohabitation n'allait donc pas de soi.  Entre lui qui souhaitait mettre le frein à main et moi qui voulais aller de l'avant, le point d'équilibre était difficile à trouver, voire impossible. Je pensais que le football d'attaque nous avait permis d'obtenir la sixième place la saison précédente et qu'il fallait poursuivre dans cette voie pour espérer nous en sortir par le haut. Il ne partageait pas cet avis. Il n'y eut pas de heurts notables entre nous mais, un jour, ce fut plus fort que moi.  Je lui avais reproché de vouloir insister avec son plan de jeu étriqué alors que je savais qu'il envisageait de partir à Lens quelques semaines plus tard pour reprendre en main l'équipe. Je me souviens lui avoir dit : "On va mourir avec tes idées plutôt qu'avec les miennes alors que tu ne seras plus là en juillet ! "

Les trois derniers matches, il lâcha prise, me demanda de me débrouiller seul et de gérer l'équipe. Mais il était trop tard, un mal terrible rongeait le club : la grande dégringolade des faux passeports provoqua une telle effervescence, il y avait tant de micros et de caméras  partout dans les couloirs, tant d'agitation et d'émoi, que j'avais l'impression d'être inutile dans ce bateau ivre qui prenait l'eau de toutes parts. A chaque étage, la panique s'emparait du personnel, tout le monde courait dans tous les sens et plus personne n'était efficace. Un désastre. Sanctionné par une descente en deuxième division que la perte de points, décidée par les instances nationales, rendait fatale. Cette période très agitée fut très utile pour la suite de ma carrière. J'en tirais au moins deux conclusions, pour ne pas dire deux convictions : il faut savoir rester lucide dans la tempête, même la plus déchaînée, pouvoir s'arrêter deux minutes pour tenter de comprendre la situation et l'analyser; mieux vaut ne pas composer avec les idées des autres, il est préférable de mettre en musique ses propres croyances plutôt que celles auxquelles on n'adhère pas.

Je pensais demeurer en poste et permettre à Saint-Etienne d'assurer une remontée immédiate. Et suivre ainsi l'exemple de Robert Nouzaret, qui m'avait mis le pied à l'étrier. Mais le club s'orienta vers un choix extérieur et engagea Alain Michel, débauché de Grenoble, pour reprendre l'équipe professionnelle. Il n'était pas question, dans mon esprit, que je devienne son adjoint, comme on m'y invita en tentant de me persuader qu'aucune autre solution ne s'offrait à moi. J'étais en possession d'un contrat d'entraîneur en titre depuis le départ de Toshack et j'entendais qu'il soit respecté. On m'opposa pourtant un refus sec et définitif. Sans soutien, sans réseau, sans agent, je me suis retrouvé à la rue, presque du jour au lendemain. Le combat fut âpre et douloureux. Débouté aux prud'hommes, j'allais finalement l'emporter en appel puis en cassation, quelques années plus tard. Sans en tirer une gloire particulière. Je n'étais pas venu à Saint-Etienne pour mener la guerre contre les Verts mais pour la faire avec eux, et de préférence à leur tête. Parfois, le fil de votre propre histoire suit un drôle de cours."