Pour la première fois depuis la disparition de son ami le jour de la Saint Etienne, Ghislain Printant parle de Jean-Louis Gasset, auquel il sera rendu hommage samedi soir à Geoffroy-Guichard à l'occasion du match qui opposera les Verts aux Pailladins.


Ghislain, comment vis-tu l’absence de Jean-Louis ?

C'est difficile (long silence). J'avais l'habitude de beaucoup échanger avec Jean-Louis tout au long de notre parcours sportif. Même lorsqu'on ne travaillait pas ces derniers temps, on échangeait quotidiennement. On échangeait des messages pendant les matchs. On était toujours en train d'observer le football, de voir ce qui se passait. On était en connexion permanente. Souvent, le matin, l'un passait un petit appel à l'autre. Aujourd'hui, lorsque je regarde les matchs, je ne reçois plus ses messages. Ils me manquent. Jean-Louis me manque. Ce n'est pas évident. Quand tu perds quelqu'un de très proche comme ça, c'est toujours difficile. Sa disparition a été soudaine et laisse un grand vide.

Quand son fils Robin m'a appelé dans la matinée pour m’apprendre la triste nouvelle, j'ai pris mon véhicule et je me suis rendu chez Jean-Louis. On se voyait très souvent, on était à 20 minutes l’un de l’autre. Il venait à la maison pour boire un café, je passais chez lui pour en faire de même. Je me souviens des deux dernières choses que nous avons effectuées ensemble. La première, c'était pour l'inauguration de la plaine des sports René Girard à Vauvert, le 13 décembre. Jean-Louis était venu à la maison, on était partis ensemble en voiture à Vauvert. Trois jours plus tard, la dernière fois qu’on s’est vu, c’était pour le jubilé de Richard Gasquet. C’est moi qui étais passé le prendre, On s'était rendu tous les deux à Béziers pour ce jubilé, on officiait avec l'équipe des amis de Richard.

Entre Jean-Louis et toi, c’était une longue histoire !

Oui. Je l’ai connu à Montpellier, notre ville natale, lorsqu’il jouait. Moi, j'évoluais dans les équipes de jeunes. Il m'est arrivé de temps en temps de m'entraîner avec lui, avec les pros. On s’est rapproché quand il est devenu entraîneur de la réserve, en troisième division. Moi, j'étais responsable de l'encadrement et de l'école des gardiens de but. Il souhaitait, pendant toutes les périodes de préparation qu'il faisait, que je sois à ses côtés. D’une part pour m’occuper des gardiens, et d’autre part pour le seconder. C’était le départ de notre collaboration.

Jean-Louis a senti chez moi une grande passion et surtout une même philosophie, une façon de voir le football un peu de la même manière. Après, je suis passé avec les pros et lui, pareil. On a été tous les deux adjoints au niveau des pros, moi entraîneur des gardiens, lui, adjoint. On a travaillé dans le staff de Gérard Gili et après aux côtés de Michel Mézy. Moi, à l'époque, quand j'ai démarré chez les pros, j'ai démarré avec Aimé Jacquet. Jean-Louis avait fait la préparation avec Aimé, puisqu'à l'époque ce n'était pas des staffs comme on retrouve aujourd'hui.

Après, on ne s’est jamais perdu de vue avec Jean-Louis. On est resté toujours en contact, même quand il était adjoint de Luis Fernandez ou de Laurent Blanc, que ce soit à Bordeaux, à Paris ou en équipe de France. On échangeait sur le football. Quand j'ai pris mes fonctions à Bastia, on a échangé énormément. On est toujours resté très proche. On avait cette liaison avec le football, mais surtout, il s'était instauré une confiance et une profonde amitié. Après mon aventure en Corse, on a de nouveau collaboré avec Jean-Louis à Montpellier.

Il venait de perdre son épouse et quatre jours après le président Nicollin lui a demandé de reprendre l’équipe pour un sauvetage. Il n'en avait pas trop l'énergie. Comme j'étais en inactivité, Jean-Louis m'avait sollicité pour l'aider dans cette mission-là. Quelque part, c'était chez nous, c'était notre club. Je ne pouvais en aucun cas lui refuser ça. J'ai accepté volontiers. Après, la mission, au mois de mai, s'est arrêtée. Après avoir maintenu le club on s'est retrouvé tous les deux sans activité.

Et puis un jour, il m'a appelé et m'a dit : "tu ne devineras jamais sur quelle route je suis !". Franchement, je ne savais pas et Jean-Louis m'a annoncé qu'il allait donner un coup de main à l’AS Saint-Etienne et seconder Julien Sablé. Quand il m'a annoncé ça dans la semaine, qu'il montait à Saint-Etienne, je lui ai dit : "ça tombe bien, j’ai vu que Saint-Etienne va recevoir le Racing Club de Strasbourg de Thierry Laurey et Fabien Lefèvre." Je les avais appelés et je leur avais dit que je monterais à Saint-Etienne. Du coup, je me suis rendu le jour du match à L’Etrat où Jean-Louis était avec l'équipe. On avait échangé un peu avant le match et j’avais assisté à la rencontre.

Un mois plus tard, les Verts se déplaçaient à Guingamp le dernier match avant la trêve hivernale. C'était un mercredi. Je partais faire les fêtes de Noël avec mon épouse et mon fils. On partait en Bretagne et on avait décidé de s'arrêter à Bordeaux, de faire le voyage en deux étapes car il y avait un match Bordeaux-Montpellier. Quand j’étais sur la route entre Montpellier et Bordeaux, le matin, Jean-Louis m'a appelé et il m'a dit qu'on venait de lui confier l'équipe de Saint-Etienne et qu’il allait coacher le soir même au Roudourou.

Jean-Louis m’a dit : "On vient de me confier l'équipe. J'ai demandé que tu viennes nous rejoindre." Son coup de fil a été rapide car il avait le match contre Guingamp à préparer. Avant de raccrocher, Jean-Louis m’a dit : "Dominique Rocheteau va t’appeler, tu vois avec lui !" Sur la route, Dominique m’a appelé, on a échangé et j’ai validé ma venue. Le soir, dans les tribunes de Bordeaux, j'ai plus regardé le résultat de Guingamp-Saint-Etienne que le Bordeaux-Montpellier ! (rires)

Les Verts avaient perdu 2-1 à Guingamp en prenant un but de Jimmy Briand dans les arrêts de jeu. Saint-Etienne avait joué plus d’une heure en infériorité numérique je crois [expulsion d’Alexander Söderlund à la 24e minute, ndp2]. J’ai suivi ça depuis la tribune du Matmut Atlantique, on était pendu au téléphone pour suivre ce qui se passait en Bretagne. J’avais dit à mon fils : "prendre un point, c’est bien, ça peut relancer quelque chose." Et bim, Guingamp a marqué un 2e but à la 94e minute… Fin décembre, j'ai rejoint l'ASSE et Jean-Louis pour une mission sauvetage.

L’AS Saint-Etienne, ça représentait quoi pour toi ?

J’étais amoureux des Verts. Qui n’a pas été amoureux de Saint-Etienne dans les années 1970 ? C’était fort. Mes parents m'ont permis de vivre l'épopée européenne de l'ASSE et d'être présent le 12 mai 1976 à Glasgow pour la finale de Coupe d’Europe contre le Bayern. J’avais 15 ans à l’époque, j’ai fait le déplacement avec mes deux frères. Habituellement, je montais à Geoffroy-Guichard avec mes parents et mes frères. Pour cette finale, on est parti entre frangins, un de mes frères avait réussi à trouver un avion en fret qui partait de Montpellier pour Glasgow. On avait des places et on s’est retrouvé derrière le but de Curko, derrière les poteaux carrés et malheureusement derrière le coup franc de Franz Roth…

J’avais un attachement pour Saint-Etienne et une profonde admiration pour mon idole Ivan Curkovic et pour Dominique Rocheteau, qui est quelqu'un vraiment de formidable. C’est quelque chose de fort de rejoindre un club qui a bercé ta jeunesse et qui t’a fait vibrer. Travailler à Saint-Etienne qui est un club mythique et un club fort du football français, c'était une grande fierté pour moi. Par contre, je savais les attentes et la mission qui nous attendaient avec Jean-Louis. Il fallait faire en sorte d'arriver à relever le challenge.

Le nouvel entraîneur des Verts Philippe Montanier a déclaré lors de son intronisation que son idole était également Ivan Curkovic et qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de le rencontrer. Je crois que tu as eu ce privilège.

Lors de ma première saison à l'ASSE, au moment de mon anniversaire, j'avais organisé une petite fête et Jean-Louis avait réussi à avoir le numéro de téléphone d'Ivan. Pendant la soirée, tout d'un coup, il me dit qu'il y a quelqu'un pour moi. Il m'a passé Curkovic. J'en avais pratiquement les larmes aux yeux au téléphone. La saison d'après, Philippe Gastal m'avait invité à venir manger dans un restautant de Saint-Etienne. Il m'avait fait la surprise d'arriver avec Ivan Curkovic, qui était de passage dans la région. J'ai pu manger avec mon idole à table, on avait parlé de plein de choses. J'ai également le souvenir d'un passage d'Ivan au centre d'entraînement à L'Etrat, on avait échangé et j'avais fait une photo avec lui.

Quels souvenirs gardes-tu des débuts de ton aventure stéphanoise aux côtés de Jean-Louis ?

Il y avait une cassure entre l’équipe et le public. Je l'avais ressentie lors de l'échauffement du match de Coupe de France contre Nîmes. On était loin des affluences qu’on a connues par la suite [13 148 spectateurs ont assisté à ce 32e de finale gagné 2-0 contre les Crocos grâce à des buts de Robert Beric et Jonathan Bamba, ndp2]. Jean-Louis m'attendait dans le vestiaire. Il m'a demandé : "alors, c'est comment ?" Je lui ai répondu : "mais ils ne peuvent pas jouer, c'est pas possible." Je voyais des joueurs tétanisés par l’échauffement, ce n’était pas évident. Donc il y avait un remède, c'était la victoire.

Comme il y avait de la neige à Sainté, on était parti à Murcie, en Espagne, pour préparer ce match contre Nîmes. Ce stage avait été très bénéfique, il nous avait permis d’échanger et de concocter une stratégie avec le staff. Dès qu'on est rentré en France, Jean-Louis a fait marcher son réseau et tous les deux, on était en permanence en liaison avec les joueurs pour essayer de les faire venir, de renforcer l'équipe. On s’est employé à faire comprendre qu'il fallait renforcer l'équipe et également alléger le groupe pour ne pas empiler les joueurs.

Il fallait qu'à tout prix, le groupe puisse bien vivre et surtout avoir des joueurs, bien sûr, de talent, mais avec une forte connaissance de la Ligue 1. On a réussi un bon mercato en janvier 2018. On a fait venir des garçons de grande valeur comme Yann M’Vila, Neven Subotic, Mathieu Debuchy... On est arrivé à construire un groupe, à le renforcer avec des joueurs qui n’avaient pas besoin qu’on leur explique les attentes.

La venue de Yann était importante. Jean-Louis m'a dit : "démerde-toi comme tu veux, mais Yann, je le connais par cœur donc trouve-lui les exercices qu'il faut pour qu'on puisse bien sortir le ballon de derrière". On a mis une stratégie en place. On savait que Yann venait souvent sur le côté gauche. Neven et Loïc se décalaient, on sortait souvent le ballon à trois. Rémy Cabella, venait le chercher… C’était toute une animation. On ne le criait pas sur les toits mais on a réussi à mettre en place une animation bonifiée par l’intelligence des joueurs car bien sûr les équipes adverses nous étudiaient et cherchaient à nous contrer. Yann avait l’intelligence de se positionner autrement.

Après, bien sûr, est arrivé le remède, l'antidote. Après avoir démarré l’année par une victoire en Coupe contre Nîmes et un succès en championnat contre Toulouse, on a quand même perdu 3-0 à Metz. Neven et Mathieu n’avaient pas encore signé et on avait fait un peu tourner pour ce match en semaine à Saint-Symphorien. Ça ne nous avait pas trop réussi. Dans la foulée on a perdu à Nice, on est donc descendu à la 16e place et il a fallu cravacher. Mais bon, on a quand même réussi une bonne seconde partie de championnat, je crois qu'on a fait 10 victoires et 5 nuls. On a failli finir européens alors que le club était quasiment relégable à la trêve.

Aux côtés de Jean-Louis, tu auras eu de super résultats à Sainté !

On a remis l’église au milieu du village mais j’ai quand même deux regrets en termes de résultats. Le derby de la saison 2018-2019 à la maison, on avait fait un très bon match, Romain Hamouma avait ouvert le score logiquement en première mi-temps. Mais on a perdu ce match 2-1 dans le temps additionnel sur un but de Moussa Dembele. C’était dur à avaler. Je me souviens aussi du nul qu’on a concédé en fin de match contre le PSG. Rémy avait ouvert le score, il a ensuite raté un penalty. On avait fait un gros match mais Mathieu a eu la malchance d’égaliser pour Paris dans le temps additionnel.

Heureusement, les fins de match ne nous ont pas toujours été fatales. Je me souviens de mon premier derby, à Lyon : on avait égalisé à la 90e minute sur une belle action collective, ponctuée par Mathieu sur une passe en retrait de Rémy. J’ai encore les images en tête de ce but. Un très bon souvenir ! Mathieu et Rémy s’étaient d’ailleurs illustrés quelques semaines plus tôt en marquant les buts de notre victoire à Amiens. Quand j'y repense, on a remporté pas mal de matches à l’extérieur cette saison-là pour faire cette belle remontée au classement. On avait aussi gagné à Angers, à Nantes, à Strasbourg mais également à Montpellier pour notre retour avec Jean-Louis à la Mosson…

Ponctuée d’une belle 4e place avec 5 points d’avance sur le 5e Marseille, la saison 2018-2019 nous a laissé de grands souvenirs. On n’a plus jamais eu d’équipe aussi forte à Sainté...

Là encore, tout est parti d’un stage de préparation, je crois que c’était au Touquet fin juillet. Auparavant, Jean-Louis m'avait demandé de le mettre en relation avec Wahbi Khazri. Quand on était allé jouer à Rennes, je les avais mis en contact tous les deux et Wahbi avait signé à l’ASSE dès le début du mois de juillet. On a fait une bonne prépara et derrière tout s'est bien enchaîné. On a fait un très bon championnat. Le seul regret, c’est qu’on n’ait pas fait un bon parcours dans les coupes. En Coupe de France, on a lourdement chuté à la maison contre Dijon (3-6) dès les 16e de finale. En Coupe de la Ligue, on avait été éliminé dès le premier tour aux tirs au but à Nîmes.

Mais bon, secrètement avec Jean-Louis, sans en parler au groupe, on s'était fixé l'objectif de remettre Saint-Etienne sur la scène européenne. Ce n'était quand même pas gagné mais on a fait quelque chose de fabuleux. Il y avait une osmose, une ambiance qu’on a particulièrement appréciées avec Jean-Louis… Autant au tout début de cette expérience à Sainté on avait ressenti une scission entre le public et l'équipe, autant là il y avait une harmonie. Je me remémorerai toujours ces matchs où les deux kops se répondaient, c'était quelque chose de fabuleux. On en avait des frissons. Franchement, c'était incroyable ! Quel pied de vivre ça !

On a vécu des soirées merveilleuses à Geoffroy-Guichard, le Chaudron était en ébullition. Je me souviens notamment de notre victoire 2-1 contre l’Olympique de Marseille. On était mené à la pause mais on avait arraché la victoire grâce à un doublé de Wahbi Khazri. C’était quelque chose de fort. Evidemment, je garderai toujours en mémoire les adieux de Jean-Louis à Geoffroy-Guichard. C’était l’avant-dernière journée, on avait battu Nice 3-0, un succès synonyme de qualification pour l’Europa League. J'ai toujours en mémoire l'image où il y avait Fabrice Grange avec César Arghirudis, on s'est dirigé vers les kops.

Jean-Louis avait annoncé que c'était son dernier match à Saint-Etienne. Il a officié une dernière fois sur le banc stéphanois le week-end suivant à Angers mais cette magnifique soirée à Geoffroy contre Nice nous a profondément marqués. Robert Beric avait mis un doublé, Romain Hamouma avait corsé l’addition. Juste après, Jean-Louis m’avait dit : "il faut faire un changement" et je lui avais répondu : "démerde toi !" (rires) Je regardais les deux kops se répondre, je profitais de l’incomparable ambiance du Chaudron. Je savourais l’apothéose de cette inoubliable saison. On avait vraiment un groupe exceptionnel et un public à sa hauteur.

Un groupe au sein duquel ont émergé deux jeunes prometteurs formés au club qui font partie désormais des meilleurs défenseurs centraux de la planète !

Dès notre arrivée, on a eu le bonheur avec Jean-Louis d'aller jeter un oeil sur les U19, qui ont d’ailleurs gagné la Gambardella lors de la saison qu’on vient d’évoquer. Je me souviens que William Saliba a fait son premier match avec nous lors d’une victoire 3-2 à Toulouse au début de l’automne. Jean-Louis avait encore fait preuve d’intelligence. Pour le protéger, il m’avait dit : "si on doit l'utiliser, on le lancera à l'extérieur pour ne pas lui faire vivre trop de pression à Geoffroy-Guichard". Jean-Louis a parfaitement géré William, il a attendu le dernier match avant la trêve hivernale pour lui faire connaître sa première titularisation dans le Chaudron. C’était une des forces de Jean-Louis, il avait cette fibre comme je l’ai aussi du formateur, cet intérêt porté aux jeunes joueurs prometteurs, à leur développement.

Wesley quant à lui a fait ses débuts lors du 3-0 contre Nice. Il est entré en jeu dès la 20e minute car je crois que Pierre-Yves Polomat s’était blessé. Jean-Louis l’a titularisé le week-end suivant pour le dernier match de la saison à Angers. Quand j’ai repris l'équipe, Wesley a fait toute la préparation, il a joué pratiquement tous les matchs amicaux, associé la plupart du temps à Harold Moukoudi. Lors du dernier match de préparation à Newcastle, j’avais titularisé William et Wesley. A l’issue de la rencontre, le Doc m'annonce que William a rechuté et que Wesley ressentait des douleurs à son genou. A Newcastle, j’ai aussi fait jouer une heure Loïc, qui s’était fait nettoyer le genou. Comme William, il avait manqué les précédents matches de préparation et avait besoin de jouer avant d’attaquer le championnat une semaine plus tard à Dijon.

Avec Jean-Louis, vous avez collaboré dans plusieurs endroits : à Montpellier à plusieurs reprises, à Sainté bien sûr, mais aussi à Bordeaux, en Côte d’Ivoire et à Marseille. En quoi votre expérience stéphanoise est singulière ?

C'est ce sentiment d'avoir apporté du bonheur à la ville et aux supporters. Avec Jean-Louis, on a toujours été attaché à ce phénomène-là. A Saint-Etienne, on a d’abord vu les gens souffrir et on a ensuite vu les gens heureux. On a vu les deux visages. Réussir une mission sauvetage et enchaîner avec une saison ponctuée par une 4e place synonyme de Coupe d’Europe, ça a donné du bonheur aux supporters stéphanois et à tous les amoureux de ce grand club qu’est l’ASSE. Et ça, ça n’a pas de prix car tu fais ce métier pour ces émotions partagées! Ces matchs qu’on a vécus de l’intérieur à Geoffroy-Guichard resteront gravés en nous, on en discutait souvent avec Jean-Louis.

Tu connais comme moi cette ferveur, cette passion, cette adrénaline que ça peut dégager. Ces deux kops qui se mettent à chanter, qui se répondent, qu’est-ce que c’est fort ! On en parlait avec Jean-Louis dans la voiture, ça nous impressionnait et ça nous faisait vibrer. Ce qui nous a frappés aussi, ce qui m’a profondément marqué, c’est que partout où on passait, il y avait des supporters stéphanois. On a savouré aussi le respect que nous ont témoigné des gens qui ont fait que Saint-Etienne soit ce grand club. On était heureux d’échanger avec un Osvaldo Piazza par exemple, et avec tous les anciens que Jean-Louis a pu affronter quand il était joueur. A tout point de vue, on a vraiment vécu quelque chose de fort à Sainté avec Jean-Louis.

Il t’avait dit qu’il allait quitter le club bien avant qu’il ne l’annonce publiquement ?

Non, ça a été très tardif.

C’est Jean-Louis qui t’a convaincu de reprendre l’équipe ?

C’est vrai qu’il m’a demandé de poursuivre parce qu'on avait mis quelque chose en place et il voulait que ça dure. Par contre, il faut savoir qu'au départ, je m'y suis opposé, parce que je pars du principe qu'il est toujours très difficile de passer derrière quelqu'un qui a réussi. Tu ne prends aucun risque quand tu arrives et que les gens avant toi ont échoué. Par contre, quand tu arrives derrière quelqu'un qui a réussi… J’avais refusé même si des clubs comme l’ASSE et l’OM ne se refusent pas. Avec Jean-Louis, on avait réussi notre mission chez les Verts. Dans mon esprit, j’étais arrivé avec lui, grâce à lui, donc je repartais avec lui.

Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

J'en ai parlé un petit peu avec ma famille et avec Jean-Louis. Après, j'ai pris la décision d'y aller et c'est comme ça. J’avais des liens forts avec plusieurs joueurs de cet effectif stéphanois, en particulier avec Rémy Cabella que j’ai connu quand il n’avait que 14 ans. C'est vrai qu’on a des liens très forts. Lui aussi m'a appelé pour me demander de rester. Et Rémy a été le premier à venir me rencontrer en pleine préparation et me dire : "vous allez recevoir une offre et je m’en vais". L’offre de Krasnodar était irrefusable pour lui et pour le club. Je peux le comprendre et je ne tiens pas à parler de mon expérience à Sainté après le départ de Jean-Louis.

Quand tu es adjoint, tu fais le lien entre les joueurs et le coach. Jean-Louis, ça lui est arrivé, après une défaite, de ne pas parler pratiquement de toute la semaine. Donc, c'était au staff, à moi de faire vivre le groupe, de le remobiliser de le faire travailler. Bien sûr, Jean-Louis me faisait particulièrement confiance. Je savais ce qu'il voulait, ce qu'il attendait par rapport au match. Après, dans la semaine, j’essayais de lui montrer, à travers nos séances, ce qu'on pouvait proposer.

Avec Jean-Louis, on était très complémentaires et en osmose. Si lui, il était fâché, moi j'étais joyeux. Et si lui était joyeux, j’étais fâché. On en rigolait. À la fin des séances, parfois il me disait : "je savais qu'à tel moment, tu allais dire ça". Et moi, inversement, dans ses causeries, je savais où il allait et ce qu'il allait dire. Il y avait cette relation qui était étroite. On se connaissait sur le bout des doigts. D'ailleurs, on en rigolait même avec les joueurs. Les joueurs, ils venaient me voir, ils me disaient : "hou là, le coach il est en colère !" Et moi, je leur disais :  "vous me l'avez énervé, je vais devoir le supporter toute la semaine !" (rires)

Parfois il arrivait que Jean-Louis n’adresse pas la parole aux joueurs la semaine jusqu'à la causerie. Il ne leur adressait pas la parole pour leur montrer que… Parfois, il faisait semblant d'arriver cinq minutes après que la séance avait démarré. Comme ça, il les regardait de loin. Ça le démangeait, hein, parce qu'il avait envie ! Jean-Louis, c'est un boute-en-train, il avait envie d'échanger, mais il tenait ses distances. Et puis, petit à petit, quand le match approchait, il se rapprochait des joueurs. C'était sa force.

Moi, parfois, je lui demandais d'intervenir. Je disais : "Jean, putain, j'aimerais que tu dises ça, ça et ça !" Il me répondait : "non, dis-le toi, ça je le dirai vendredi ou samedi, pendant la causerie. Ils ne m'entendent pas de la semaine donc le jour de la causerie, les mots impacteront davantage, ils seront plus à l'écoute." Quelque part, c'était notre stratégie, notre façon de fonctionner. Jean-Louis se posait beaucoup de questions, il se demandait : « comment toucher le groupe ? Quel sujet aborder, quels mots employer ? »

Il soignait ses causeries, il les préparait. La plupart du temps on était ensemble. Je lui faisais part de mon ressenti, lui m’exprimait le sien. Il mixait tout ça et arrivait à trouver une approche, une accroche pour toucher le groupe. Ça pouvait être footballistiquement, sur un ou deux détails qu'on avait travaillés dans la semaine. Jean-Louis faisait un rappel, et quand le rappel vient de l'entraîneur en chef, de suite ça prend d'autres proportions. Il ciblait vraiment l'essentiel de la causerie sur le plan football, et après, sur le plan émotionnel, il essayait de trouver la bonne stratégie. Il était vraiment très fort dans ce domaine ! Tout ça me manque désormais. Merci Jean-Louis ! Et merci à l'AS Saint-Etienne de m'avoir invité pour le match de samedi où un bel hommage sera rendu à mon ami.

Merci à Ghislain pour sa disponibilité et grosses pensées pour Jean-Louis

Crédit photo : Frédéric Chambert / Le Progrès