Sentiment étrange. Existe-t-il vraiment ? Quelqu’un l’a-t-il un jour nommé ? Peut-on à la fois être follement jaloux et éternellement reconnaissant ? Gratitude et Jalousie savamment dosées.


Saint-Just Saint-Rambert, 3°C, la nuit approche et le vent est glacial ce mardi soir. Pas non plus les conditions de Simferopol, on refait le mastre spécial 50 ans de l’Epopée aura bien lieu, et personne n’aurait raté ce rendez-vous.

Ce n’est pas une cousinade, pas un repas de Noël, pourtant c’est bien à une fête de famille que j’ai été convié. Immense famille verte - trois cents personnes - heureuse de se retrouver, de prendre des nouvelles, de se rappeler le si bon vieux temps.

Intimidé, slalomant durant le cocktail entre ces grappes et ses groupes de supporters d’un certain âge, je saisis des bribes d’échanges, et suis saisi par cet échange entre 3-4 vieilles dames, probablement octogénaires, qui se racontent leur virée à Glasgow, alors que je ne les imaginais bêtement que deviser sur la météo ou la santé de leurs proches. Non, elles en étaient, toutes, et ce lien tissé entre elles donne à leur discussion une verdeur éternelle.

Etant encore à distance respectable de cet âge, et n’ayant pas connu Glasgow, sinon dans le récit de mon paternel, je n’ai pas d’émotion à revivre et en ai conçu depuis plus de 40 ans une forme de jalousie. Pourtant, les larmes vont souvent s'inviter et j'y ferai barrage avec difficulté tout au long de cette belle soirée. Pas d’ultra, pas de Green, pas de Magic, mais l’ambiance est quand même fantastique durant cette exceptionnelle séance au Family Cinema. Tout cela n’a rien d’une fiction, et d’ailleurs comme l’a dit le très vert Louis Laforge, MC de cette touchante cérémonie, « aucun scénariste n’aurait pu l’écrire ». Il parlait du retour contre Kiev, de Lopez, de Blockhine, des crampes de Rocheteau miraculeusement évanouies dans la liesse de son but.

Sur scène, Jean-Marc Schaer, Patrick Revelli, Christian Sarramagna, Christian Lopez et Pierre Repellini commentent un documentaire découpé en 4 parties au rythme d’une Coupe des Clubs Champions au format si simple et efficace : d’abord Copenhague et les Glasgow Rangers, puis le 1/4 contre Kiev, la demi contre le PSV et enfin Glasgow. Ils ont raconté une vie heureuse où humilité et ambition se conjuguaient idéalement pour aboutir à cet apogée de 76. Ils ont décrit cette amitié forgée entre les allers retours au bataillon de Joinville et les repas préparés par Alain Merchadier dans cet appartement partagé en ville avec Sarra, Revelli et Lopez, ce collectif fort né de ces moments de vie, ensemble, durant des années. Une aventure humaine en somme, du genre de celles que moi et mes 10 ans cherchant à nettoyer les toiles d’araignée des cages de Hand des terrains de Villebeuf, aurions adoré vivre. Jalousie bis.

Avec sincérité et simplicité ils évoquent pour commencer les doutes des jeunes années, quand Lopez angoissait à l’idée de ne pas avoir le niveau pour passer Pro et remplacer un jour Bosquier, notre éternel n°5 dévoilant au passage qu’il a failli se faire virer du club 3 mois après son arrivée, que seule une baffe monumentale et salutaire de son père lui remettra les idées en place et convaincra les dirigeants de lui laisser terminer l’année. Seulement plus tard viennent les certitudes, et la culture de la gagne transmise par Jacquet, Bereta et les autres : « après l’aller à Split, Georges Bereta nous a répété tous les jours dans le vestiaire, les gars on va gagner 3-0 au retour, on va gagner 3-0, on va gagner 3-0… » témoigne ainsi Revelli. On pardonnera à Bereta de s’être un peu trompé, le 5-1 de novembre 1974, premier soir d’éternité, ayant valu à GG son surnom de Chaudron.

Et forcément vient ce moment tant attendu, de cette action emblématique, celle qu’on se raconte depuis 50 ans sans avoir besoin de l’enjoliver tant les images justifient tous les superlatifs, celle qu’on se transmet de père en fils avec la certitude que ce récit survivra au départ de ceux qui l’ont vu en direct, celle qu’on visionne sans jamais s’en lasser avec la tension si présente de ces instants où tout bascule, celle qui dit tout de l’esprit exemplaire de ce groupe, et que Christian Lopez sans doute pour la 1000ème fois  décortique devant nous jusque dans ses moindre détails. Avec humilité toujours, l’auteur du geste héroïque sans lequel rien ne se serait passé commence son récit de l’action par un surréaliste « je me fais éliminer, un peu bêtement quand même, parce que je suis pris et lui à l’intérieur a tout le chemin pour aller au but (…) ma chance est que je ne tombe pas par terre. Donc je reste quand même debout ». Confortablement vautré dans mon fauteuil, je m’interroge : imagine-t-on un général revenant vainqueur d’une glorieuse campagne raconter ainsi son principal fait d’arme ?

Kiki Lopez poursuit : « l’espace d’un centième de seconde, je me dis, je n’ai pas le droit de m’arrêter, on sait jamais ce qui peut se passer. Et puis je reviens, et quand j’arrive à peu près à sa hauteur, je vois qu’il jette un coup d’œil pour voir où j’étais, j’me dis il va vouloir m’éliminer, donc je mords sur son crochet et je reste en appui, il veut me crocheter, je contre avec le pied gauche, je dégage, certains m’ont dit je relance mais non je dégage le ballon qui tombe sur Osvaldo. » 

Tout est sincère rien n’est surestimé, aucun besoin d’en faire des tonnes. Respect. Louis Laforge conclue la séance d’un trivial mais fondamental : « la morale de l’histoire, c’est ne jamais renoncer. »

Et puis, le documentaire avançant, il est temps de commenter la fin, terrible et mythique, et fatalement de laisser les regrets revenir. Ceux de Sarra qui déplore avoir été sorti à Glasgow, alors qu’il se sentait si bien, et Revelli, classe et simple, de lui répondre que c’était lui ou son frère qui aurait dû laisser sa place à Rocheteau « car Christian était le meilleur des trois de devant, ce soir-là ».

Sarra toujours, ajoute qu’ils n’avaient « pas fait le match qu’ils auraient dû faire », oubliant un peu vite qu’à quelques centimètres près il y aurait eu 2-0 à la mi-temps. Revelli, lui, s’en veut encore de cette frappe molle au premier poteau alors qu’il aurait dû enrouler au second, et explique, que ce défilé sur les Champs n’avait pour eux, et leur peine immense, aucun sens. Ces 100 000 personnes témoignaient pourtant d’une passion démesurée et d’un impact sans équivalent d’une équipe de club dans le cœur de ce pays. « mais qu’est-ce que ça aurait été si on avait gagné ? » lance alors Repellini.

Personne n’a la réponse, mais nous savons tous ce que ça a été, depuis. Nous avons 10, 20, 50 ou 80 ans, nous sommes supporters, joueurs actuels ou dirigeants, et avons tous pleinement conscience qu’ils ont bouleversé nos vies. La ville entière sait ce qu’elle doit à ce club, et à cette génération. Il reste une immense et indélébile fierté, une gratitude éternelle, et surtout une folle passion qui nous anime depuis cinquante ans, qui nous fait reprendre le qui c’est les plus forts a capella tous les 15 jours, écharpe tendue, cœur serré et larmes en embuscade.

Merci les Verts !