Licencié suite à des propos injurieux en février dernier, l'ancien coach de l'équipe féminine de l'ASSE tenait à livrer sa vérité avant de s'envoler pour le Maroc en tant que sélectionneur national des U20. Dans cette deuxième partie, Sébastien Joseph revient pour Poteaux-Carrés sur ses relations avec les dirigeants du club, son regard sur le football féminin français et son avenir au Maroc...
Est-ce qu'avec le recul, tu as accepté aujourd’hui cette décision de licenciement ? Ou tu estimes que c'est quand même quelque chose d'assez injuste au regard de ce qui a pu se produire ailleurs ?
Il faut distinguer la décision du club et les décisions disciplinaires. Les décisions disciplinaires sont prises par les instances fédérales tandis que les décisions du club appartiennent au club. Donc même si je pense que les mauvais résultats n’y sont pas étrangers, la décision de club de me licencier, je la comprends: il n'y a pas les résultats, j'ai commis une erreur. Ca ne me pose pas de problème. Par contre, ce qui me dérange plus, c'est la décision disciplinaire de la CFD.
Oui, tu as été suspendu pour 14 matches…
Je trouve cette sanction excessive, parce que si on regarde le barème fédéral prévu pour le motif retenu par le délégué dans son rapport, à savoir "Propos grossiers envers un officiel après la rencontre", c'est 8 matchs. Le barème est clair. Alors qu'est-ce qui justifie cette sanction de 14 matches ? Je ne sais pas. Peut-être que c'est le côté médiatique qui a joué. Ou peut-être le fait que je sois un homme.
Mais depuis 10 ans que je me bats pour le développement du foot féminin, s’il y a un procès difficile à me faire, c’est bien celui-là. Bref, à ce jour, je trouve toujours que la sanction disciplinaire est effectivement sévère. J’ai fait appel et j'espère que ça arrivera rapidement parce que la sanction date du 23 février et, outre les matchs que je purge, elle a des conséquences sur mon avenir.
Tu n’es désormais plus entraîneur de l’ASSE, Yannick Chandioux occupe ce poste. Est-ce que tu as gardé des relations avec les joueuses que tu avais sous tes ordres ?
Oui, bien sûr. Et avec Yannick aussi, avec qui j’ai de très bonnes relations. Plusieurs filles m'ont encore envoyé des messages il n'y a pas longtemps parce qu'au-delà de l'aspect footballistique, il y a aussi le côté humain. Les joueuses avaient de bonnes relations avec le staff. Humainement, on s'entendait bien. Le jour de ma mise à pied, c’est la direction qui l’a annoncé aux joueuses, elles étaient extrêmement surprises. Elles pensaient que c’était à cause des mauvais résultats. Elles ne savaient pas ce qui s’était passé dans le couloir. Pareil pour le staff, on se voit encore.
Et avec la direction ?
Ce n'est pas bon ou mauvais. Il n'y a plus de relations du tout. J'ai quand même ressenti une certaine amertume envers le président de l'association.
Tu parles de Jean-Marc Barsotti. On l’a vu notamment s’en prendre vertement aux joueuses sur le terrain à l’issue du match contre Dijon juste avant Noël…
Quand on occupe un tel poste, il est important de prendre un peu de recul, une certaine stature par rapport à la situation, ne pas réagir à chaud. Ces rassemblements de fin de match, c’est pour commenter rapidement le résultat, la prestation et préparer la semaine de travail qui vient, ce sur quoi on doit s'appuyer. Or, ce soir-là, on dispute le dernier match avant la trêve, face à une équipe de play-off qui nous bat 1-0 sur un corner, sur un match où on n’est pas ridicules du tout.
Et il y a eu en effet un décalage entre mon discours un peu motivateur et ses interventions défaitistes. Ça a aussi décrédibilisé le staff et son travail. Et ça, c'est compliqué parce qu’il y a une suite à préparer et qu'on ne peut pas s'avouer vaincu à l'issue de la 11e journée. Comme je disais, ce n'est pas la première fois à Sainté. C’est un problème qui n’est pas nouveau.
L’ASSE est un club qui a quand même une forte identité. Est-ce que ça a changé quelque chose dans ta manière de travailler par rapport à Rodez, Soyaux ou Dijon, qui n'ont pas forcément la même ferveur autour ?
Dans ma manière de coacher, non. Par contre, dans la relation aux médias, dans la relation au public, oui. La ferveur, on la ressent au quotidien. Parce qu'il y a des gens qui viennent à l'entraînement à chaque fois qu'il est ouvert au public. Rien que çà, ça donne encore plus envie de bien faire, de bosser correctement, de rendre ce plaisir aux gens.
On sait que les Verts, l'AS Saint-Étienne, c'est tellement fort dans leur vie, c'est quelque chose de tellement important qu'on se doit de donner le meilleur et de vouloir faire plaisir. Ce n'est pas une pression, c'est plutôt une émulation. C'est quelque chose de positif. C'est génial, en fait, de pouvoir vivre une telle chose.
Est-ce que tu retiendras un moment fort de ce passage à l'ASSE ?
Il y a eu des matchs qui ont été forts en intensité. Je pense à celui de Montpellier (victoire 4-2 à la 6e journée), parce qu'effectivement, c'était la première victoire, c'était vraiment un match clé, un tournant. On le remporte à domicile en revenant deux fois au score, on réussit à renverser la situation avec un doublé de Sophie Horrnemann, qui était vraiment dans le doute. Ce match là, il est fort en émotion. Mais pour moi, le plus important, c'est que les filles n'ont jamais lâché, que ce soit dans le discours ou le travail qu'on mettait en place sur le terrain.
Si tu pouvais revenir à l'été 2025, est-ce qu'il y a un truc que tu ferais différemment pour inverser le cours des choses ?
Je conditionnerais ma signature à celle d'un directeur sportif. Ca a vraiment été le gros manque toute cette saison. Je ne parle pas d'un directeur sportif qui fait du secrétariat mais d’un homme qui a les clés du camion, qui va avoir son budget et qui est capable de négocier comme il le souhaite avec les agents, pour le recrutement ou les salaires.
C’est toi qui as dû faire çà ?
Non, moi je n'avais pas la main là-dessus non plus. A Sainté, c'est le président qui s’en occupe.
Il est vrai qu’un recruteur a été engagé mais c’était mi-décembre ! Pour un mercato en janvier. C’était bien trop tard, il n'avait pas de touche.
Sans parler football, est-ce que tu as apprécié la vie à Saint-Etienne ? Est-ce que tu garderas un lien avec la ville, le club, les supporters ?
J’ai un très très bon ami qui vit à Saint-Etienne, donc forcément, je reviendrai le voir. Il y a aussi mon staff avec qui je suis toujours en relation. Par contre, je n'ai pas d'attache familiale à Saint-Étienne et malheureusement, le métier d’entraîneur est très chronophage, donc je vais avoir peu de raisons de revenir en dehors de ces personnes-là.
La ville en elle-même, il y a des coins sympas. C'est sûr qu’elle est très différente de ce que j'avais connu à Dijon avec ce côté plus populaire, plus ferveur. Or, quand on n'a pas les résultats, il faut quand même faire attention à l'image publique qu’on renvoie. Du coup, avec la saison qu'on a faite, je n'ai pas énormément profité de la ville.
Avant de passer un peu à la suite, quel regard tu portes sur le développement du football féminin en France ? Quel est le principal problème selon toi et qu'est-ce qu'il faudrait faire pour le résoudre ?
Je trouve qu’il y a eu beaucoup de choses qui ont été faites entre 2017 et 2019, dans les années qui ont précédé la Coupe du Monde en France, avec une vraie mise en valeur médiatique. C'est aussi pour ça que la fédération a gagné un grand nombre de licenciées à ce moment-là. C'est allé super vite.
Sauf qu’ensuite, il y a eu le Covid puis les difficultés financières du foot français qui ont entraîné des réductions budgétaires, des réductions des droits TV. Et fatalement, ça a très fortement impacté le foot féminin parce que les clubs se sont trop souvent contentés d’avoir une section féminine sans chercher à la développer.
Quand les clubs ont de l’argent, ils en investissent une petite partie sur la section féminine et quand ça diminue, du coup, elle fait partie des premiers impactés par les restrictions budgétaires. Or, quand on constate que le sport féminin fait plus de 300 milliards de dollars à travers le monde, on a vraiment l'impression que la France a raté ce train.
Même l’OL, qui était un pôle d'attraction pour les joueuses mondiales, a maintenant du mal à concurrencer l'Angleterre. Il faudrait que les sections féminines soient indépendantes en terme de budget alloué sur le marketing, la communication, pour ne pas être toujours dépendantes des garçons.
C'est entendable pour des clubs endettés comme Montpellier, Dijon ou même Lyon mais à Saint-Etienne, on a l'impression qu'au contraire, il y a eu plus de moyens ces dernières années...
Chez les féminines, il y a plus de moyens à l’ASSE parce qu'il y a un investisseur, Kilmer Sport, qui décide de mettre des moyens, c’est super, vraiment mais c’est à perte. Or, quand on raisonne sur un plan économique, on ne devrait pas avoir des mécènes qui acceptent de perdre de l'argent pour perdre de l'argent. A un moment, il faudra que ce soit rentable. La vraie question, c’est ça : Qu'est-ce qu'on fait pour que ça devienne rentable ?
Pour ça, il faut avoir un bon produit et bien le vendre. Le produit, il est déjà là mais il faut l’améliorer, le mettre en valeur. Il faut que les matches se jouent dans de beaux stades, à des horaires attractifs pour attirer les diffuseurs. D’ailleurs, le plus important pour Canal, c’est que les téléspectateurs adhèrent et reviennent. Il faut une récurrence dans le produit.
Et avec une D1 à 12 clubs avec des trous d’un mois sans matches dans le calendrier, comment voulez-vous fidéliser des téléspectateurs ? Pas avec une Coupe de la Ligue qui se joue à l’automne, au seul moment où on n'en a pas besoin. La preuve, à part la finale, elle n’a même pas été diffusée.
On en revient à toi : tu viens tout juste d'être nommé sélectionneur des U20 de la sélection nationale du Maroc. Ce regard vers l'étranger est-il induit par la suspension que tu as subie ?
En fait, après Dijon, j'avais déjà envie de découvrir autre chose. Ca faisait 10 ans que j'étais dans le championnat français, que je dirigeais des équipes plutôt destinées à la deuxième partie de tableau et au bout d'un moment, ce côté maintien permanent commençait à devenir usant psychologiquement. J'avais vraiment envie de découvrir autre chose. D’ailleurs, avant de recevoir l’offre de Saint-Etienne, j'avais eu des entretiens avec des clubs américains.
Du coup, diriger une sélection, c'est l'opportunité de découvrir un autre fonctionnement, qui n’est le même qu'en club. Et aussi de vivre des compétitions internationales. Il y a la CAN U20 qui va arriver, puis les qualifications pour la Coupe du Monde. Je me dis que ce sont des choses qui sont aussi extraordinaires à vivre dans une carrière d'entraîneur. Pour moi, c’était limpide. Effectivement, il y a la suspension mais au-delà de ça, je n'avais pas forcément le besoin de repartir sur ce que j'avais connu depuis dix ans.
Qu'est-ce qui t'a séduit dans ce projet du Maroc ? Et des U20, d'ailleurs, parce que ça te fait reculer un cran dans la hiérarchie par rapport à des professionnels.
C’est intéressant parce que la fédération marocaine est une très, très grosse fédération au niveau de l'Afrique. Le Roi a une vraie vision sur le développement du foot féminin : il y a des tas de choses qui sont faites pour les droits des femmes, là-bas, sur l'égalité salariale, sur plein de choses très loin des stéréotypes qu'on pourrait avoir. Le centre d'entraînement Mohamed VI, c'est incroyable, encore mieux que Clairefontaine. Attention, Clairefontaine est un outil extraordinaire mais là-bas, c'est encore un niveau supérieur. Il y a des vrais moyens qui sont mis. D’ailleurs, là-bas, toutes les joueuses de D1 et de D2 sont professionnelles avec des contrats minimaux obligatoires, on en est loin en France…
Après, en ce qui concerne les U20, elles n’ont joué qu’une seule Coupe du Monde, la dernière. Effectivement, il y a un gros travail à faire, notamment des postes sur lesquels il y a des vraies carences. Pour moi, c’est un travail qui sera différent et très motivant avec des gens très intéressants. Il y a des Espagnols, des Anglais, un responsable de la méthodologie et de la performance qui a fait 8 ans au Real Madrid. Ce sera très enrichissant sur le plan personnel. Je reste persuadé que c'est quelque chose qui me servira pour la suite.
Qu’est-ce que cette première expérience internationale va représenter dans ta carrière ? D'ailleurs, quels sont les objectifs qui te sont fixés ?
Les objectifs qui me sont fixés, c'est demi-finale de la CAN l'année prochaine et qualification pour la Coupe du Monde 2028. C'est plutôt ambitieux pour une nation qui, dans cette catégorie U20 féminine, n’a pas beaucoup de vécu. On va essayer de répondre à cette ambition. Dans tous les cas, ça va me permettre de voir d'autres choses au niveau de travail, de la méthodologie, de la culture et de me rapprocher de différentes personnes, comme Georges Vilda, qui est le sélectionneur des A après été celui des U20.
Ça va permettre de voir aussi comment lui aborde la CAN. C'est quelqu'un qui a une énorme expérience internationale. Et puis ce sera super intéressant dans le management aussi. Les U20, ce sont des joueuses un peu plus jeunes. Beaucoup sont déjà pros, mais pas toutes non plus. Dans le management, dans la gestion, dans le suivi, ça va amener des choses qui vont servir pour la suite.
On peut deviner entre les lignes une appétence de ta part pour le football de sélection, non ?
C'est difficile de savoir, mais je vois Reynald Pedros, que j’ai bien connu, qui est passé de l’OL à la sélection marocaine A du Maroc (entre 2020 et 2023, ndp²) et qui aujourd'hui est le sélectionneur de la Côte-d'Ivoire. Après, est-ce que je voudrai rester sur l'Afrique ? Est-ce que j’aurai des opportunités là-bas ? Si ça se passe bien avec le Maroc et que les résultats sont satisfaisants, si je peux même y faire plus que deux ans, ce serait super.
Du coup, tu vas t'installer là-bas ?
Oui. On va se baser à Rabat. C’est obligatoire parce que, outre la sélection U20, je vais aussi devenir cadre de la DTN. Je vais avoir des tas de missions, autres que la sélection notamment sur la formation, l’encadrement. C'est plus cohérent d'y habiter.
On te souhaite bonne chance. Merci à toi Sébastien !
Potins