Entre Poteaux, c'est un format qui est à la fois un hommage et le descendant spirituel du légendaire Mastres & Compagnie! Retrouvez à chaque épisode un membre de notre communauté qui partagera ses anecdotes et son histoire au travers d'un entretien intimiste. Pour ce neuvième volet, nous recevons Fabulo, un potonaute ayant traversé le monde, et vivant actuellement en Chine. Bonne lecture !


Poteaux-Carrés : Salut Fabulo ! Qui est la personne derrière ce pseudo ?

Fabulo : Salut ! À la base, je viens du Charolais. Je ne suis même pas originaire de Saint-Étienne. J’ai grandi dans un hameau perdu au milieu des vaches, avant de partir faire mes études à Dijon après le bac. Ensuite, j’ai obtenu un diplôme d’ingénieur puis une maîtrise en sciences. Je cherchais du travail, mais je ne trouvais quasiment que dans le domaine de la qualité, et honnêtement, ça ne m’intéressait pas du tout. J’ai donc tenté quelque chose d’un peu fou : j’ai envoyé un courrier à un professeur au Québec pour lui demander s’il accepterait de me prendre en thèse. Il m’a répondu oui ! (rires). Je suis donc parti au Canada en 1996, à Québec, pour faire ma thèse. Et au final, je ne suis jamais vraiment revenu vivre en France ensuite. Je suis resté plusieurs années à Québec avant de partir à Toronto pour un post-doctorat, puis comme associé de recherche. Et depuis 2019, je vis en Chine, à Shanghai, où je suis aujourd’hui professeur d’université dans le domaine des polymères et de l’autoassemblage, donc plutôt sur des sujets nanoscopiques et mésoscopiques.

Poteaux-Carrés : Quel CV ! Peux-tu nous raconter la vie en Chine, ce pays lointain et souvent méconnu malgré sa grande influence dans le monde ?

Fabulo : Honnêtement, si on met de côté tout l’aspect politique autour de Xi Jinping, qui peut parfois faire grincer des dents, la vie quotidienne en Chine est très agréable. Et surtout, Shanghai est une ville incroyable. Quand tu arrives là-bas après avoir vécu à Toronto, c’est vraiment le jour et la nuit. C’est une ville immense, mais paradoxalement très verte. Tu as énormément de parcs, énormément d’arbres, des dizaines de musées, des petites rues pleines de restaurants, des quartiers très vivants… Tu peux marcher des heures dans Shanghai sans avoir l’impression d’être dans une mégalopole oppressante. Moi, j’adore cette ville. Si je pouvais, je passerais mon temps à me balader dedans.

Ce qui m’a aussi surpris, c’est le côté extrêmement moderne de la Chine. Tout se fait avec Internet, tu payes tout par téléphone… Je n’ai jamais utilisé de carte bancaire et encore moins d’espèces. Tu commandes ta nourriture, un livreur te l’apporte en scooter électrique quelques minutes après. Tu peux quasiment vivre sans aller dans un magasin. D’ailleurs, les livreurs sont probablement le plus gros danger de Shanghai (rires) ! Ils roulent à toute vitesse et dans toutes les directions. Trottoirs, contre-sens, tout y est (rires) parce qu’ils sont payés à la livraison, et comme leurs motos sont électriques, tu ne les entends pas arriver.

La Chine fait aussi énormément d’efforts sur l’écologie. Ils ont été très marqués par les problèmes de pollution et maintenant ils poussent énormément les véhicules électriques, les énergies alternatives, les restrictions industrielles quand la pollution devient trop forte. Quand le gouvernement décide quelque chose, ça va très vite.

Poteaux-Carrés : A titre de comparaison, comment était la vie à Toronto ?

Fabulo : Toronto, ce n’est pas du tout la même ambiance. C’est une ville plus “grise”, plus nord-américaine dans l’esprit. Quand tu y construis une vie de famille, c’est très agréable, très relax, très tranquille. Les Canadiens ont une mentalité extrêmement cool. Mais la ville elle-même est un peu particulière. Elle a énormément grandi très vite, notamment parce que beaucoup d’entreprises ont précipitamment quitté Montréal à cause des tensions autour de l’indépendance du Québec.

Le problème, c’est que Toronto n’était pas forcément prête à absorber une telle croissance. Tu peux avoir des quartiers très beaux, très agréables, puis tourner au coin d’une rue et tomber dans une zone beaucoup plus compliquée. Il y a des endroits où il faut faire attention, notamment certains secteurs marqués par les gangs. Mais globalement, ça reste une ville très agréable à vivre. Très multiculturelle aussi.

Poteaux-Carrés : Quelles différences as-tu notées entre Québec et Toronto ?

Fabulo : Il y a déjà une vraie rivalité entre le Québec et l’Ontario (province de Toronto, NDP2). Au Québec, tu sens vraiment une identité propre. Les Québécois ont une culture à part entière. Je trouve qu’il y a un peu deux types de Québécois : ceux qui sont très tournés vers l’Europe et les Français, et ceux qui sont beaucoup plus “nord-américains” dans leur mentalité.

Les Français ont parfois une image compliquée là-bas, notamment parce que certains touristes arrivent en pensant qu’ils vont “apprendre le français” aux Québécois. Évidemment, ça ne passe pas toujours très bien. Le langage québécois est d’ailleurs très amusant et très fleuri. Une fois, je me suis fait reprendre parce que j’avais demandé un “ticket” de bus (rires). Là-bas, on dit “billet”, parce que “ticket” est considéré comme un anglicisme. Il s’avère que « ticket » vient en fait du mot « estiquette » donc ce n’est que partiellement un anglicisme… Ce mélange culturel est très intéressant.

Poteaux-Carrés : Comment vit-on sa passion pour l’ASSE quand on vit à l’autre bout du monde, au Canada ou en Chine ?

Fabulo : Avec Internet, c’est beaucoup plus simple qu’avant. Et quelque part, suivre l’ASSE me permet aussi de garder un lien avec la France. Quand j’étais au Canada, c’était assez pratique grâce au décalage horaire. Les matchs avaient souvent lieu en matinée ou dans l’après-midi pour moi, donc je pouvais les regarder. En Chine, c’est beaucoup plus compliqué parce que les matchs tombent souvent en pleine nuit.

Du coup, je regarde les résultats, les résumés quand j’arrive à les trouver, et surtout les réactions sur Poteaux-Carrés, que mon épouse appelle d’ailleurs le « green forum » (rires). Avec les restrictions géographiques et les VPN, ce n’est pas toujours simple de voir les images. Ma femme arrive parfois à trouver des streams chinois assez improbables. Et là, tu te retrouves non pas avec un commentateur, mais avec un influenceur qui parle pendant tout le match… mais pas du match ! Le match sert juste de fond pendant qu’il vend des produits en direct. C’est assez lunaire. (rires)

Poteaux-Carrés : Que représente le football en Chine ?

Fabulo : Le football existe, bien sûr, mais ce n’est clairement pas le sport numéro un. Le vrai sport roi en Chine, c’est probablement le ping-pong. Le badminton est aussi extrêmement populaire. Et chez les jeunes, le basket est énorme grâce à la NBA. Sur les campus universitaires, tu vois des terrains de basket partout.

Le football est suivi, mais il n’a pas du tout la place qu’il peut avoir en Europe ou en Amérique du Sud. Par contre, les infrastructures sont énormes. Comme souvent en Chine, tout est gigantesque.

Poteaux-Carrés : En tant que chercheur, quel est ton point de vue sur la part grandissante de la science dans le football, notamment la Data ?

Fabulo : Moi, ce qui m’amuse avec la data, c’est qu’au fond, ça a toujours existé. Quand un recruteur ou même un simple spectateur regarde un joueur et dit qu’il dribble bien, qu’il fait les bons appels, qu’il défend correctement… Il fait déjà de la data inconsciemment. Aujourd’hui, la seule différence, c’est que tout ça est automatisé et informatisé.

Personnellement, je suis plutôt pro-data. Pas parce que je pense qu’il faut remplacer les humains par des ordinateurs, mais parce que ça permet d’élargir énormément le champ de recherche. Un club ne peut pas envoyer des recruteurs partout dans le monde. La data sert justement à identifier des profils intéressants avant d’aller les observer plus précisément. Tous les clubs utilisent la data aujourd’hui. Ce n’est pas spécifique à Saint-Étienne ou à KSV. Et justement, ce qui m’agace un peu dans les critiques envers KSV, c’est qu’on réduit souvent leur stratégie à “la data”, alors qu’en réalité ils ont surtout mis en place une vraie cellule de recrutement moderne, ce qu’on n’avait quasiment plus avant leur arrivée.

Poteaux-Carrés : Quel est ton avis sur l’équipe qui vient de finir la saison ?

Fabulo : Je suis forcément déçu, mais honnêtement, je trouve que certains jugements sont excessifs. Au début de saison, notamment sur les premiers matchs, je trouvais l’équipe très intéressante offensivement. J’aimais beaucoup le jeu proposé par Horneland. Et je pense qu’on a énormément sous-estimé l’impact de la défense catastrophique qu’il avait derrière lui. Par exemple, le match contre Laval en début de saison que j’ai pu voir, je trouve qu’on fait un excellent match qu’on mérite de gagner. Il nous coûte peut-être la montée dans une certaine mesure.  Quand certains défenseurs étaient absents, notamment Lamba, tout s’écroulait complètement.

Et au final, quand Montanier arrive, on retrouve les mêmes problèmes. Dès qu’il manque Julien Le Cardinal, ça devient extrêmement compliqué. On a eu exactement le même parcours avec les deux coachs. Donc pour moi, Horneland a peut-être été beaucoup trop critiqué. Après, il y a sûrement eu des tensions internes, des problèmes humains… mais sur le plan du jeu, je trouvais quand même qu’il y avait quelque chose d’intéressant. La saison est donc ratée, mais on n’était pas loin. C’est décevant.

Poteaux-Carrés : Comment vois-tu la saison prochaine ?

Fabulo : Je m’attends à énormément de changements cet été. Et honnêtement, je serais très déçu s’il ne se passait rien. Mais malgré tout, je reste optimiste. Je pense qu’on remontera. Je ne crois pas une seconde que KSV acceptera plusieurs saisons de suite en Ligue 2. Ce n’est clairement pas leur ambition.

Poteaux-Carrés : Concernant KSV, que penses-tu de leur stratégie depuis leur arrivée ?

Fabulo : Moi, je suis plutôt pro-KSV. Je considère si on veut revenir au 1er plan, leur approche est la meilleure. Elle est saine et cohérente si on veut reconstruire durablement un club moderne. Le football reste une entreprise, même si le produit vendu est différent. Et pour bien gérer une entreprise, il faut contrôler les dépenses, optimiser les coûts, investir intelligemment. C’est justement ce qu’ils essaient de faire.

Le contrôle de la masse salariale, par exemple, est essentiel. À l’époque de Romeyer et Caïazzo, certains contrats ont complètement plombé le club. KSV essaie au contraire de construire quelque chose de plus maîtrisé : meilleure gestion salariale, recrutement plus jeune, optimisation médicale, développement du merchandising, amélioration de l’image du club…

Quand ils sont arrivés, il n’y avait pas vraiment de cellule de recrutement, ça explique en partie les mercatos compliqués selon moi. C’est long de construire cette cellule et de préparer des mercatos. Je pense qu’un début de mercato vraiment estampillé KSV arrivera pour la première fois cette année.

Je suis également déçu de Perrin, que je trouve misérabiliste, et qui a tendance à se désolidariser de la direction actuelle. C’est assez malsain comme façon de penser et d’être. On ne peut pas se trouver d’excuses en permanence.

Je pense aussi qu’il faut être patient. Quand ils sont arrivés, il n’y avait quasiment plus de vraie cellule de recrutement. Construire une structure moderne prend du temps. Je trouve donc les critiques parfois un peu injustes.

Poteaux-Carrés : As-tu une anecdote à me partager ?

Fabulo : Quand j’étais enfant, je suis allé voir deux fois Saint-Étienne contre Marseille avec un bus de supporters. Je me souviens très peu des matchs eux-mêmes, probablement parce qu’on était loin du terrain et que j’étais petit. Mais ce dont je me souviens parfaitement, c’est que les deux fois, Saint-Étienne a perdu 1-0 contre Marseille ! (rires)

Poteaux-Carrés : Merci Fabulo pour cet entretien passionnant ! Quel est ton mot de la fin ?

Fabulo : Il existe un débat que je n’aime pas, c’est celui sur les joueurs étrangers. Je suis dans ma vie de tous les jours l’étranger de service, j’ai passé la moitié de ma vie à l’étranger donc je suis dans la peau de celui qui ne fait pas partie du moule. Certains ne se rendent pas compte mais leurs propos, même s’ils ne le font pas exprès, sont borderline et xenophobes, avec des choses très limites. Je vois le traitement d’Horneland par rapport à Montanier, les résultats sont similaires avec des joueurs qui sont les mêmes, et je pense que la différence de traitement se fait aussi sur la nationalité. Je trouve ça dommage. Je pense que ceux qui sont plus ouverts sont aussi ceux qui ont connu l’étranger, c’est le sentiment que j’ai en lisant. Restons ouverts et positifs !

 

QUESTIONS EN VRAC

Poteaux-Carrés : Ton joueur préféré ?
Fabulo : Zimako car c’est le premier dont je me souviens (rires)

Poteaux-Carrés : Un entraineur préféré ?
Fabulo : Galtier a tenu la baraque pendant des années

Poteaux-Carrés : Ton maillot préféré ?
Fabulo : Le Manufrance. Je ne suis pas maillot mais je l’aime beaucoup !

Poteaux-Carrés : Un but préféré ?
Fabulo : Celui de Beric à la dernière minute contre Lyon. A voir avec le son, l’ambiance est dingue !

Poteaux-Carrés : Match préféré ?
Fabulo : Manchester – ASSE. On n’avait pas été ridicules ! On méritait mieux, le score était trompeur. Je me souviens de la scène surrealiste d’Ibra qui tombe sur ses genoux sur le penalty très généreux, il n'y croyait pas lui même.

Poteaux-Carrés : Ton stade préféré ?
Fabulo : Dur, je vois surtout les matchs à la TV de par ma situation perso depuis pas mal d'années... Mais forcément, je dirais Geoffroy-Guichard

Poteaux-Carrés : Autre équipe préférée ?
Fabulo : J'ai une petite sympathie pour Liverpool, j'ai un beau souvenir de la seance de TAB en 1984 ou Bruce Grobbelaar rentre dans l'histoire. Et ils sont définis par leur couleur, comme les Verts !

Poteaux-Carrés : Ton potonaute préféré ?
Fabulo : Krees bien évidemment, car très agréable et pondéré ! Florent également car il dit des choses très intéressantes sous couvert d’humour. Tylith me manque, j’aimerais savoir ce qu’il devient aussi…