19 juin 1984 : France 3-2 Yougoslavie - Premier tour de l'Euro  
Oui, je désire m'abonner à
L'éphéméride poteaux-carrés
Je recevrais chaque jour dans ma boite mail l'éphéméride
La newsletter poteaux-carrés
Je recevrais dans ma boite mail les newsletter poteaux-carrés quand elles seront envoyées
Pour vous désabonner, décocher l'élément que vous ne voulez plus recevoir et cliquez sur OK

Desperately Seeking Trifon

Le championnat est bouclé... comme Trifon.

Pour la dernière, le Chaudron s'est réveillé, comme Dodo !

Et on adore, comme toujours...

 

I

J’allais abandonner. Sans Trifon, ça ne valait plus la peine. J’avais certes gagné mon pari, mais les quelques levs qu’il m’avait rapporté avaient surtout servi à payer une plaque en marbre sur laquelle était écrite une phrase sibylline en cyrillique. L’employé des pompes funèbres m’avait certifié que les trois mots signifiaient "A mon ami", mais cela aurait tout autant pu vouloir dire "Allez les Verts" ou "Vive le maréchal", je n’avais pas vérifié. Si ce n’était le marbre qui lui donnait un caractère froidement solennel, la plaque, avec son ballon un peu ridicule gravé dans le coin gauche, avait des airs de trophée du vainqueur d’un tournoi de sixte de village. Si ce n’était le marbre et si ce n’était le lieu, car ce cimetière n’avait pas grand-chose du local municipal dans lequel sont exposées fièrement les dérisoires coupes gagnées par le club du coin, sur une étagère, au dessus de la buvette où sont rangées les bouteilles avec le même soin géométrique, les plus petites sur les côtés, et graduellement vers le centre jusqu’à la plus grande.
J’allais abandonner car sans Trifon, philosopher plus avant sur les coupes de cheveux de nos congénères n’amènerait, c’était couru d’avance, que de stériles polémiques dignes d’un forum internet de castors juniors ou de l’amicale des généraux latino-américains à la retraite (car la stérilité n’est pas qu’une question d’âge), et les polémiques me lassent, et Rocheteau est finalement allé en Argentine, qui peut dire ce qu’il aurait fait à sa place… Ah, Trifon, si seulement tu pouvais revenir, et insuffler sur Terre un esprit nouveau de tolérance et de liberté capillaire, une foi nouvelle dans le dégagement en cloche et le ho hisse enculé bon enfant. 
Si seulement tu pouvais revenir…

 

II

J’allais abandonner car la table n’avait pas bougé d’un pouce, et cela faisait plus d’une heure que nous nous relayions, mes condisciples et moi, l’index sur un verre duralex qui indiquait 97 ans (*). Lui aussi était parfaitement immobile, peut-être était-il trop vieux pour bouger, peut-être étions-nous trop vieux pour qu’il bouge, en tout cas semblait-il sourd à nos invocations, Esprit Nouveau, es-tu là ? Trifon, es-tu là ? Les maigres flammes des bougies vacillaient, et nous vacillions, aussi frêles qu’elles, aussi blafards que la pâle lueur qu’elles s’efforçaient de diffuser, nous levant de nos chaises de temps en temps pour soulager les hémorroïdes qui pointaient, et qui elles aussi nous rappelaient que notre jeunesse était passée, que le temps où nous remportions des trophées de salle des fêtes était révolu, que notre quart d’heure de gloire était fini sans jamais avoir vraiment commencé, et que dorénavant nous aurions mal au cul pas uniquement quand les Verts prendraient un but à la 90ième minute, habitude certes néfaste pour le coeur, mais en réalité bien indolore pour le fondement pour qui à l’âge de faire passer son embonpoint pour de la sagesse. Peut-être bien avions nous réellement 97 ans.
Nous allions abandonner. Puis une timide, presque imperceptible vibration s’est propagée via nos index, et le verre sortit de sa torpeur. Nos regards se figèrent. Il commença péniblement sa route vers le bout de papier où était inscrit, en tremblantes majuscules, OUI.
Oui, un esprit était là.  

(*) Après vérification auprès d’autorités ripagériennes et néanmoins compétentes, le numéro au fond des verres duralex, dont chacun sait sans doute qu’il ne fait aucunement référence à l’âge du capitaine, comme le veut une charmante tradition enfantine, mais plus prosaïquement au numéro du moule dans lequel a été coulé le verre encore liquide, ce numéro, donc, ne va pas au-delà de cinquante. Le narrateur, sans doute en proie à une crise de la quarantaine, une déprime de la cinquantaine ou un désarroi de la soixantaine, aura fait une entorse au réalisme en comparant son état (état de santé ou état d’esprit ? Sans doute un peu les deux) à celui d’un vieillard, tentant par cette naïve pirouette d’induire en erreur la camarde pour mieux braver le sort inéluctable. Quel lapin de six semaines lui en tiendra rigueur ?

 

III

Le verre se déplaçait si lentement que l’un de nous fit remarquer qu’un déambulateur ne lui aurait pas été superflu.  - On en reparlera quand t’auras son âge ! Les têtes se sont baissées et la mauvaise plaisanterie fut tuée dans l’œuf.
- Esprit, qui es-tu ?
Le verre hésita, revint vers le centre de la table, puis amorça un virage vers la droite, là où les bouts de papier représentaient les lettres du milieu de l’alphabet.
- … N …
Puis il reprit son bâton de pèlerin et sa laborieuse marche en direction du :
- … A …
C’était un chemin de croix. Le décrire ici, étape par étape, serait un calvaire pour tout le monde. Retranscrire lettre par lettre ce que le vieux verre dit alors serait chronophage, et nombre d’entre vous, lectrices et lecteurs, y perdraient ce qu’il leur reste de jeunesse. Je ne peux que résumer, sous la forme d’un dialogue non pas fictif mais disons accéléré, ce que les esprits, par son truchement, nous racontèrent cette longue nuit-là (longue nuit effectivement, car gardez à l’esprit que le verre est grabataire, que les muscles des bras tendus se fatiguent vite, et que les index déployés autour du bord du verre sont parfois pris de fourmillements, ce qui nous obligea à de fréquents arrêts du côté de la buvette, sans parler des pauses-pipi dues aux vessies déficientes). Intitulons pompeusement cette partie, me dis-je tout aussi pompeusement, « conversation avec un verre duralex quasi-centenaire ». 

 

IV

- Conversation avec un verre duralex quasi-centenaire
- … N …
- … A …
- … P …
- Napoléon ?
- … OUI …
(Toute personne ayant déjà versé dans les pratiques occultes, que ce soit le vaudou auvergnat, la magie noire du Professeur Bafodé (20 ans d'expérience de père en fils - retour de l’être aimé -  désenvoûtement - réussite aux examens - maladies inconnues - impuissance sexuelle - pas de problème sans solution - résultats garantis - travail sérieux efficace et rapide - facilité de paiement), les tables tournantes ou l’homéopathie sait qu’en matière de spiritisme, on tombe toujours d’abord sur un « grand homme » qui est là pour jouer les intermédiaires, les intercesseurs, qui attend patiemment qu’on le sollicite pour mettre en contact les vivants avec leurs morts. Quand Napoléon n’est pas là, c’est souvent Victor Hugo qui s’y colle. A noter que cela dépend fortement du lieu d’origine des protagonistes : les Américains tombent souvent sur George Washington, à Saint-Petersbourg on aura droit à Raspoutine, et l’Italie regorge d’antiques dictateurs et d’artistes florentins. Un ami ivre et danois m’a assuré que dans les brumes du Jutland, c’était Miklos Molnar qui assurait la liaison, mais je doute de la véracité de cette information. Les Bulgares eux ont de la chance, ils tombent souvent directement sur Trifon sans avoir à se coltiner les jérémiades d’une vieille gloire nationale en manque de reconnaissance posthume. Bref, cette nuit-là, en guise de grand homme, c’était l’opportuniste nabot sanguinaire qui était au standard, pas celui de Liège, l’autre.)
- Salut Napo, ça boume ? (j'avais de la pratique, et petit à petit j’étais devenu assez familier avec le petit empereur)
- Bah, comme un 3 mai … (Oscar, mon ami espagnol, celui qu’on appelait le sergent, se leva indigné. Je lui ai dit de laisser pisser, que c’était de l’humour de despote, de despote mort qui plus est, qu’il disait cela comme le con qui répond « comme un lundi » au con qui lui demande comment ça va le premier jour de la semaine de boulot. Oscar laissa pisser, alla pisser, puis s’en alla se faire voir chez les Grecs. On ne le revit plus.)
- Dis don’ Napo, tu connais Trifon ?
- … NON …
- Trifon ! Un Bulgare ! Trifon Ivanov ! Tu connais pas Trifon Ivanov ?
- On peut pas connaitre tous les macchabées de l’univers visible et invisible ! Et puis je n’ai jamais conquis la Bulgarie, mon empire s’arrêtait à Spalato.
-  Spalato ?
-  Split si tu préfères, c'est comme ça que dit Curkovic.
- Tu connais Curko ? Mais il est même pas mort !
- Et alors ? Tu connais bien le grand Napoléon 1er alors qu'il est mort, où est le problème ?
- Pas faux. Ah, Split... Bon souvenir ça ! Le début de l'épopée européenne !
- La fin, idiot ! La Bérézina n'allait pas tarder et adieu l'empire.
- Euh... Bref, revenons à mon Trifon, t'es sûr que tu l'as pas vu ? Un barbu, avec des cheveux longs...
- Tu sais y’a du monde ici, ça déborde de tous ces terriens qui fuient leur planète de merde, toutes les études démographiques post-mortem le prouvent, le grand remplacement est en marche, sur Terre comme au ciel !
- Pfff... Des martiens aussi, non ? Bon, allez, passe-moi un responsable, j'ai assez perdu de temps avec toi.
 - Ok, ne quitte pas...
(Musique d'attente, le verre duralex chuinte du André Rieu)
- Je peux pas te passer Dieu, il prépare le match de Samedi. Par contre j'ai un de ses saints, je te le passe.
(André Rieu cesse, le verre s'immobilise un instant)
- Euh... Esprit, es-tu là ?
- ... OUI ...
- Euh... C'est qui ?
- Olaf.
 - Olaf ??? Vous êtes...  Vous êtes mort ??? Le viking barbu aux yeux cachés sous son casque ? Le compère d'Hägar Dünor ? Vous l'aviez annoncé sur l'excellentissime site de nouvelles mercatico-tactiques poteaux-carrés, mais je pensais que vous bluffiez ! Et vous ne m'avez même pas invité à vos funérailles ! Quelle tristesse ! 
- Non, pas cet Olaf-là. Saint-Olaf. Evangélisateur et saint patron de la Norvège, d'Ole Selnaes et d'Ingrid Bergman.
 - Ah, ouf, vous m'avez fait peur ! Mais... euh... elle était pas suédoise, Ingrid Bergman ?
- Si, et alors ?
- Euh... d'accord... Vous connaissez Trifon ? Trifon Ivanov, le footballeur, vous le connaissez ?
 - Connais pas. Footballeur tu dis ? Attends bouge pas...
(le verre émis un sifflement d'arbitre)
- Henri ! Henri, viens là ! Henri, tu connais un certain Trifon Ivanov ? Oui ? Ok, j’te passe un vivant.
- Euh... allô ? (oui, j'ai vraiment dit "allô", il était tôt dans le matin, je commençais à perdre la boule.)
- Bonjour, Henri Michel à l'appareil. Vous cherchez Trifon ? (l'appareil, l'appareil... je me demandais de quel appareil il pouvait bien s'agir ! )
- Henri Michel !? Le sélectionneur de 86 ? Le grand Nantes ? Cet Henri Michel-là ?
- Lui-même.
- Henri Michel ! Ca alors ! Le quart contre le Brésil ! Le huitième contre l'Italie, les deux passes décisives de Rocheteau !
- Ah, oui, c'est qu'il était bon, le Dodo ! Et les Nantes-Sainté c'était autre chose que ces classicos et olympicos à la con ! (son accent du sud et sa bonne humeur s’entendaient : duralex virevoltait allegretto)
 - A propos de Sainté, vous êtes au courant là-haut ? Il parait que les verts vont être rachetés. Par un fonds d’investissement américain. Il parait même que le gars est un soutien de Trump. Z'en pensez quoi, vous ? C'est bien vous croyez ?
- Pour organiser des stages de pré-saison en Corée du Nord, ça peut-être intéressant. Et puis capillairement parlant, à défaut de fraicheur, ça pourrait amener de l'originalité. Une queue de castor sur la tête à Ruffier, ça pourrait être seyant. Bah, te bile pas, à Nantes on a bien un ophtalmo presbyte botoxé, on fait avec.
 - Mouais... si c'est ça j'abandonne. Oh putain, j'oubliais ! Capillairement parlant... Trifon ! Vous l'avez vu ? Vous pouvez me le passer ?
- II est occupé avec Ingrid Bergman, là. C'est Olaf qui l'a rencardé. Mais je peux te passer Jules César si tu veux.
- Jules César ? Oh, non, j'ai déjà eu Napo tout à l'heure, les empereurs, ça va cinq minutes, mais ça manque un peu d’humilité.
- T'as raison, il est un peu benêt, le Jules. Michel-Ange si tu préfères ?
- Il serait pas bête à repeindre la chapelle Sixtine c'ui-là ?
- Le cerveau de Cantona alors ?
- Il est mort Canto ?
- Lui non, il vend des gribouillis, mais son cerveau est mort-né... je joue au foot avec, ça m'amuse.
- Ah… euh... non... Dites juste à Trifon que je le rappellerai... Merci...
- Comme tu voudras.Le verre s'immobilisa définitivement. Je m'endormais. Mes camarades étaient partis depuis longtemps.

 

V

Le jour déclinait et j’émergeais doucement. J'essayai de me remémorer les événements de cette nuit. Le vieux verre duralex et le départ précipité d'Oscar... Napoléon et les autres... Henri Michel... Saint-Olaf... La choucroute de Trump, le fonds d’investissement... Une profonde lassitude m’accablait. L’âge sans doute. Les ho hisse enculé de moins en moins bon enfant, les majeurs verts ou rouges ostensiblement levés en direction de majeurs bleus ou jaunes ostensiblement levés, les accusations sans procès de mercenariat pour l’un et de fonctionnariat pour l’autre, comme si chacun n’était pas libre de mener sa barque comme il l’entend en faisant avec les vents et les courants, comme si le trajet de ces barques était matière à condamnation… Et puis untel est nonchalant, et untel a souillé nos couleurs, comme si c’était la fin du monde, comme si c’était objectif, comme si l’intentionnalité ne pouvait pas se discuter. Et couronnant  le tout, regardant d’au-dessus la mêlée qu’ils excitent, des présidents, des leaders d’opinions de basse-cour tweetent leur vacuité à la face du monde consterné, tels les prophètes qu’ils s’imaginent être, suivis de leur cohorte de croyants armés de slogans et de drapeaux. J’aime les cafés du commerce qui ne se prennent pas au sérieux, les anisettes où s’assènent des y’avait hors-jeu ! avec la mauvaise foi rigolarde de celui qui se fout pas mal du règlement, mais quand tout devient affaire d’état, de fierté, d’honneur, de blasons, pour… un match de foot ? Sérieusement ? N’est-ce pas puéril d’élever la décision arbitrale litigieuse avec ou sans vidéo au rang de casus belli ? La loterie d’un poteau rentrant ou sortant à celui de drame inconsolable ? Bon, ok, un 5-0 à domicile, exemple au hasard, ça chatouille un peu, mais de là à crier à la trahison, à se sentir intimement humilié… Qu’elle doit être douce, la vie de celui qui n’est humilié que par ce genre de branlée par procuration, même mémorable ! Qu’elle est bien pardonnable, la trahison d’un pénalty ou d’un corner manqué ! Et qu’il doit sûrement être irréprochable celui qui invoque la faute professionnelle à tout bout de champ ! Alors quoi, de toute façon n’importent plus aujourd’hui que les marchands de foire qui inspectent les dents des bêtes de concours, et les bénéfices qu’ils tireront des meilleures laitières et de leur belle étable. Le lait en est-il plus sain pour l’enfant qui le boit ? L’adulte et l’enfant qui sommeille en lui n’est-il toujours pas sevré ?  Mais au fait, qui soutiendra mordicus que ce lait qu’on nous donne est à coup sûr meilleur que celui du voisin ? Vais-je lever mon majeur en beuglant « mon fonds d’investissement est plus vert que le tien » ?
Si ce n'était pas un rêve, alors oui, orphelin de Trifon, sans doute allais-je abandonner.

 

Epilogue

- Dodo ?
- Oui ?
- T'as vu, t'es en course pour le podium !
- Le podium ?
- Les pronos ! Les pronos d'Ozzy !
- Putain, les pronos ! Le podium ! Je me connecte !
(Abandonner ? Autant espérer un hat-trick de Diony avant la fin de la saison ! )

 

Auteur : Dodo

par Parasar, le 27/05/2018


A venir

29/06/2018 10:00

Reprise de l'entrainement



Pas de panitrombi

cette semaine

forum boutique services palmares médias jelenivo archives version mobile
Pour nous contacter : contact@poteaux-carres.com
Pour contacter la rédaction : redaction@poteaux-carres.com